Les bons ingrédients d’un âge d’or

Gaspar van Wittel, Public domain, via Wikimedia Commons

Il semble qu’il existe, au cours de l’histoire, des moments et des lieux donnant lieu à une effervescence intellectuelle extraordinaire, capables, bien souvent, de redéfinir les paysages scientifiques et culturels de son temps.

Pourquoi à ce moment et à cet endroit, et pas un autre? Comment apparaissent les âges d’or?

La Grèce du Vème siècle avant Jésus-Christ est le prototype même de l’âge d’or. C’est l’époque des sophistes, de Socrate et de tous ses rejetons, dont un certain Platon. L’époque où l’art hellénique, notamment sa sculpture, repousse les limites de l’esthétisme. Des centaines d’années plus tard, il est toujours considéré comme un modèle vers lequel tendre. Le Vème siècle est la grande époque du théâtre: les comédies d’Aristophane et les tragédies de Sophocle et Euripide rejoignent la postérité. Les cités états se lancent dans des projets architecturaux grandioses comme la reconstruction de l’Acropole d’Athènes. C’est le début de la planification urbaine à grande échelle par des maîtres comme Hippodamos. Pendant ce temps, Hippocrate sillonne la Thessalie et la Thrace pour soigner ses patients. Il entre dans l’histoire comme le père de la médecine.

C’est lors du Vème siècle que naît de la civilisation occidentale. Pourquoi à ce moment, à cet endroit, et pas un autre?

Voici quelques autres âges d’or notables. Essayons d’y trouver des patterns:

  • Le Bagdad médiéval, du règne de Harun Al-Rashid (766-809) au sac de 1258: la ville irakienne est alors le centre du monde musulman. Badgad est un centre commercial majeur, situé stratégiquement au carrefour de l’Europe et de l’Asie. Les intellectuels de tout le Moyen-Orient se réunissent dans les Maisons de Sagesse fondées par le calife Al-Rashid afin de traduire les fragments littéraires grecques, perses et hindous en arabe grâce à la généralisation de l’utilisation du papier venu de Chine. La traduction de ces oeuvres permet aux savants de réunir et d’approfondir les théories d’Orient et d’Occident, comme l’illustre l’oeuvre philosophique d’Avicenne ou l’algèbre par Al-Khwârizmî. L’art graphique connait une évolution remarquable avec le raffinement de la calligraphie et de l’enluminure. Les Invasions Mongoles portent des coups successifs aux Abbassides. Lorsqu’ils pénètrent finalement dans la ville le 10 février 1258, ils massacrent la moitié de ses habitants.
  • Florence au XVe siècle: la cité-État marchande est un haut lieu intellectuel dès le XIIIe siècle. Sa population est néanmoins divisée par deux à cause de la peste noire (1348). Florence est à cette époque une ville extrêmement riche grâce au commerce à la finance. Le Florin est alors la monnaie d’échange la plus répandue en Europe. En partie grâce à l’influence oligarchique des banquiers de la famille Médicis, Florence devient au XVe siècle l’épicentre de la renaissance européenne. Raphaël, Léonard de Vinci, Michel-Ange, Botticelli sont autant d’artistes associés à la Florence de la fin du moyen-âge. Ça fait énormément de génies pour une ville de 50 000 habitants! Nous pouvons prendre 1497 comme clap de fin de cette période faste, lorsque le moine Giraolamo Savonarole prend le pouvoir et instaure à Florence un gouvernement théocratique autoritaire. Bien qu’il soit pendu et brûlé un an après – les joies du pouvoir -, les cités-États italiennes s’engouffrent à cette même période dans des guerres dévastatrices tandis que les idées de la Renaissance se répandent dans le reste de l’Europe.
  • Le Vienne de la fin du XIXe siècle à 1914 est un centre intellectuel et culturel mondial. La liste de personnalités y ayant vécu est incroyable, à tel point que je n’ai pas le courage de mettre les hyperliens: Sigmund Freud, les musiciens Arnold Schönberg et Gustav Mahler, le philosophe Ludwig Wittgenstein, les écrivains Stefán Zweig et Robert Musil, le peintre Gustav Klimt, les architectes Otto Wagner et Josef Hoffman, le journaliste et fondateur du mouvement sioniste moderne Theodor Herzl, et j’en passe. C’est aussi durant cette période qu’ont grandi des personnages illustres du XXe siècle, sans doute stimulés par le climat euphorique qui se dégage de la ville: le physicien Schrodinger, le philosophe des sciences Karl Popper, le psychanalyste Viktor Frankl et l’économiste Hayek. Ils ont chacun révolutionné leurs disciplines respectives. Vienne est à l’époque la capitale de l’Empire austro-hongrois, un collage schizophrène de différents peuples que tout oppose. On trouve sous la même bannière des Allemands, des Magyars, des Tchéco-Slovaques, des Polonais, des Ukrainiens, des serbo-croates, des Italiens et une minorité juive. La richesse multinationale de l’Austro-Hongrie a grandement contribuée à son rayonnement culturel, là où elle a certainement fragilisé sa situation politique. Le chapitre « Un monde de sécurité », tiré de l’autobiographie de Stefan Zweig et composé peu avant son suicide au Brésil en 1942, illustre bien le contexte intellectuel viennois du début du siècle. Ce chapitre fera meilleure justice à cette époque révolue que moi. Zweig y écrit:

Il n’y a guère de ville en Europe où l’élan vers les idéaux culturels ait été aussi passionné qu’à Vienne. […] Un Viennois qui n’avait aucun sens de l’art ou qui ne trouvait aucun plaisir dans la forme était impensable dans la « bonne société ». Même dans les strates inférieures, les plus pauvres y puisaient un certain instinct de la beauté; on n’était pas un vrai Viennois sans cet amour de la culture, sans ce sens, esthétique et critique à la fois, de la plus sainte exubérance de la vie.

Le Monde d’Hier, Stefan Zweig

Une de mes anecdotes historique favorite est la suivante: en janvier 1913, Hitler, Lénine, Trotsky, Tito et Staline, cinq des hommes les plus importants du XXème siècle, vivaient en même temps à Vienne. À quoi ressemblerait le monde d’aujourd’hui si une météorite avait frappée la ville lors de l’hiver 1913 !

  • Si l’on devait trouver l’équivalent actuel de tous ces endroits, le plus proche serait selon moi la Californie actuelle, avec deux pôles en particulier: La Bay Area, le coeur technologique de la planète depuis le début des années 2000, et Los Angeles, son coeur culturel et artistique. Des gens quittent tout pour s’installer dans la Silicon Valley, comme Alex Masmej, où à L.A., comme tout plein d’influenceurs. Je pense que c’est un bon signe que quelque chose de spécial s’y trame. Néamoins, beaucoup d’autres endroits sont des candidats solides à ce poste. Lesquels selon toi?

Évidemment, les exemples cités au-dessus sont loin d’être exhaustifs et plutôt arbitraires. On aurait pu citer la 4ème dynastie égyptienne, la dynastie Tang en Chine, l’âge d’or de l’empire Gupta en Inde ou le Kiev du Xème siècle.

Des causes possibles ?

  • La paix vient spontanément à l’esprit comme déterminant commun possible à tous les cas que nous avons abordés. Je pense que c’est une condition favorable, mais non nécessaire ni suffisante à un âge d’or. L’Italie du XVe siècle était morcelée en cités-États qui passaient leur temps à se faire la guerre, et Florence était en proie à des conflits internes violents. Athènes et la Ligue de Délos étaient aussi en conflit, successivement avec Sparte et l’Empire perse, tout au long de la période classique. Orson Welles disait dans Le Troisième Homme: « La Suisse a connu la fraternité, 500 ans de démocratie et de paix. Et ça a donné quoi ? Le coucou ! ». Plus que la Paix avec un grand P, la prospérité semble une variable plus importante; les deux ne sont malheureusement pas toujours en opposition, en particulier dans le cas de conflits latents et non-totales comme ont connus Florence et Athènes.
  • Une relative liberté de création est aussi une condition nécessaire évidente, mais non suffisante.
  • Le syncrétisme, la combinaison de systèmes d’origines différentes me parait aussi être un élément constitutif important. Selon Burkert et West, la civilisation grecque à une dette envers ses stimulus orientaux.1 West, M. L. & Burkert, W. (1984). Structure and History in Greek Mythology and Ritual, Journal of Hellenic Studies, 104:232-233.Par leur position géographique stratégique et sa fonction de hub commercial, les savants de Bagdad avaient accès aux oeuvres grecques, persannes et indiennes. Le multinationalisme de Vienne et la contribution de sa minorité juive ont contribué à son rendement intellectuel.
  • La concentration du savoir dans des environnements à taille humaine: dans tous les exemples que nous avons cités, les élites respectives vivent en communauté et échangent constamment. Les citoyens athéniens se réunissent à l’agora, la haute société viennoise dans les cafés. Zweig explique que:

On doit savoir que les cafés à Vienne constituent une institution d’un genre particulier, qui ne peut se comparer à aucune autre au monde. Ce sont en quelque sorte des clubs démocratiques accessibles à tous pour le prix modique d’une tasse de café et où chaque hôte, en échange de cette petite obole, peut rester assis pendant des heures, discuter, écrire, jouer aux cartes, recevoir sa correspondance et surtout consommer un nombre illimité de journaux et de revues. Dans un bon café de Vienne, on trouvait non seulement tous les journaux viennois, mais aussi ceux de tout l’Empire allemand, les français, les anglais, les italiens et les américains, et en outre les plus importantes revues d’art et de littérature du monde entier, Le Mercure de France aussi bien que la Neue Rundschau, le Studio et le Burlington Magazine. Ainsi, nous savions tout ce qui se passait dans le monde, de première main : nos étions informés de toutes les représentations, en quelque lieu que ce fût, et nous comparions  les critiques de tous les journaux ; rien n’a peut-être autant contribué à la mobilité intellectuelle et à l’orientation internationale de l’Autrichien que cette facilité qu’il avait de se repérer aussi complètement, au café, dans les événements mondiaux, tout en discutant dans un cercle d’amis. Chaque jour, nous y passions des heures et rien ne nous échappait. Car grâce au caractère collectif de nos intérêts, nous suivions l‘orbis pictus des événements artistiques non pas avec une paire mais avec dix ou vingt paires d’yeux.

[…]

Je racontais  un jour à mon ami vénéré Paul Valéry à quel point était ancienne ma conscience de son œuvre littéraire, que trente ans auparavant j’avais lu et aimé des vers de lui. Valéry se mit à rire avec bonhomie : « N’essayez pas de m’en faire accroire, mon cher ami ! Mes poèmes n’ont paru qu’en 1916. » Mais ensuite, il fut bien surpris quand je lui décrivis très exactement et le format et la couleur de la petite revue littéraire où nous avions découvert,en 1898, à Vienne, ses premiers vers.

Le Monde d’Hier, Stefan Zweig
  • L’instutionalisation de l’éducation comme suggéré par David Banks dans son essai The Problem of Excess Genius. Athènes avait ses académies, Bagdad ses maisons de la sagesse, les jeunes florentins leurs précepteurs. Ces institutions plus ou moins formelles sacralisent l’accès à la connaissance et créent des pôles d’échanges d’idées et de réflexion. Le poète T.S. Elliott disait que les âges d’or ne produisaient pas plus de génies que les autres; ils en gaspillaient juste moins.
  • L’institutionalisation de l’éducation couplée à la création d’un cadre autour de la création incite à la prise de risque – non pas dans le sens moderne, néolibéral, mais en termes de perfectionnement et de transgressions intellectuel et artistique. Le mécenat Florentin, le goût de la bourgeoisie Viennoise pour la culture et les sciences – tout cela créé un environnement propice à l’innovation et à la transgression. Les artistes et penseurs peuvent se consacrer sans arrière-pensée au ticket de la lotterie des fascinations qu’ils ont tirés, avec le privilège d’avoir un filet de sécurité. Wittgenstein n’était-il pas le descendant d’une des familles les plus riches de Vienne ? Lors de ces différents âges d’or, l’accès à des professions permettant de mettre à profits ses talents intellectuels et artistiques est malheureusement limité aux classes dominantes. Les hommes libres à Athènes représentent à peine 12% de la population de la ville, les favoris des mécènes Florentin ou la bourgeoisie Viennoise sont aussi des minorités. Dans quelle mesure le privilège de pouvoir pratiquer pleinement son art était-il alors plus accessible ? Difficile à estimer.
  • Des systèmes de valeur différents. Selon l’historien du baseball Bill James, il y a des talents partout, mais nos critères de recherches varient. La société actuelle est très forte pour identifier les athlètes talentueux, car on a besoin d’athlètes talentueux: ils rapportent énormement d’argent! Une filière entière existe pour les repérer, les isoler de leurs familles et les former. Une fois qu’ils deviennent professionnels, chacune de leur réussite est célébrée. Il n’y a actuellement que dans le domaine sportif que nous traitons nos génies comme cela (et dans une moindre mesure dans le millieu des affaires). Si en revanche un individu est talentueux dans la sculpture, la musique, la littérature, on attend de lui qu’il s’entraine tout seul pendant des années dans son coin avant de pouvoir recevoir une forme de reconnaissance.

La population de Topeka, Kansas, aujourd’hui est à peu près la même que la population de Londres à l’époque de Shakespeare, et la population du Kansas n’est pas beaucoup plus faible que la population de l’Angleterre à cette époque. Le Londres de Shakespeare n’avait pas seulement Shakespeare, mais aussi Christopher Marlowe, Francis Bacon, Ben Jonson et divers autres hommes de lettres qui sont encore lus aujourd’hui. Je doute que Topeka ait aujourd’hui tout à fait la même collection d’écrivains. […] Une ville moyenne de la taille de Topeka produit un joueur de Major League de baseball tous les 10 ou 15 ans. Si nous faisions la même chose pour les jeunes écrivains, chaque ville produirait un Shakespeare ou un Dickens ou au moins un Graham Greene tous les 10 ou 15 ans.

Extraits de Solid Fool’s Gold: Detours on the Way to Conventional Wisdom pour Slate, par Bill James

Existe-t-il une hiérarchie entre les disciplines? Je ne pense pas, et je suis de ceux qui pensent qu’un sportif talentueux peut avoir un plus grand impact sur la vie des gens qu’un artiste illustre, que tout les tickets se valent. Nous avons la prospérité, la liberté de création et Internet pour tout le reste. Avons-nous le bon système de valeur ? Comme disait Jay Gould,

« Je suis, d’une certaine manière, moins intéressé par le poids et les circonvolutions du cerveau d’Einstein que par la quasi-certitude que des personnes de talent égal ont vécu et sont mortes dans des champs de coton et des ateliers clandestins. »

The Panda’s Thumb: More Reflections in Natural History, Stephen Jay Gould

Nouvelles de mai 2021

Anna Gardell-Ericson 1853-1939, Public domain, via Wikimedia Commons

Alors que l’été arrive à grands pas, ça fait presque deux mois qu’il n’y a pas eu de nouveau contenu ici. J’ai donc deux nouvelles.

Tout d’abord, j’ai décidé de concentrer dernièrement mes efforts à un projet un peu différent. Ces efforts ont porté leurs fruits, et ont donné naissance à une pièce publiée dans Blue Labyrinths!

Quel plaisir de pouvoir écrire pour une plateforme dont on est habituellement le lecteur. Les publications de Blue Labyrinth sont des trésors de théorie critique et post-moderne. J’y ai découvert des idées, des penseurs et des artistes géniaux, comme dernièrement Simondon, Igloo Ghost et SOPHIE. Blue Labyrinth a une audience incommensurablement supérieure à celle d’Azurisme: être exposé à tant de monde, dans une autre langue et dans un style différent de celui auquel je suis habitué est aussi intimidant qu’excitant. En plus de ça, mon article a la chance d’être illustré par un super entête de Benjamin Sack.

J’y aborde certains aspects de notre rapport à l’abstraction sous l’angle de la théorie des simulacres de Baudrillard. Cette dernière n’est qu’un cheval de Troie pour discuter de plein de sujets – de Marco Polo et Borges aux théories de Donald Hoffman et Benjamin Bratton en passant par le skeuomorphisme des interfaces de nos téléphones portables. Comme tout contenu critique, ce n’est pas vraiment le truc le plus drôle qui soit. Mais il est plus formel, plus documenté et je pense, plus intéressant que si je l’avais écrit pour ici comme initialement prévu.

Voici quelque chose d’autre pour combler le vide intersidéral qu’est ce site depuis 2 mois: une newsletter. Pas une newsletter comme celles que l’on tolère périodiquement dans nos boîtes mail sans jamais y jeter un coup d’oeil. À l’exercice de la lettre d’information, je trouve la démarche de Gwern Branwen pertinente. Il publie chaque mois une collection de liens pointant vers des ressources variées qui ont marqué son attention durant les 30 jours écoulés et qu’il juge intéressant de partager (voir sa newsletter pour avril 2021). J’imagine ça aussi utile pour ses lecteurs que pour lui-même, afin de se souvenir de choses qu’il a pu lire et dont il aurait oublié l’existence autrement. C’est parti:

Philosophie:

Société:

Histoire & anthropologie:

  • Razib Khan, Ancient Humans Had A Lot Of Sex With Each Other
  • SigLA, une base de données des caractères de linéaire A dont nous connaissons l’existence. Le linéaire A est un système d’écriture utilisé par la civilisation minoenne jusqu’en 1450 av. J.-C.. À ce jour il n’a pas été déchiffré, contrairement au linéaire B, utilisé aussi en Crète quelques siècles plus tard par les Mycéniens et dont j’ai déjà parlé à quelques reprises dans des articles. Le travail réalisé par Ester Salgarella et Simon Castellan a pour but de permettre à tout le monde de contribuer au déchiffrement du linéaire A.
  • Le projet Cybersin
  • Le soulèvement de Gwangju.

Biologie:

Linguistique & sémantique:

Design & architecture:

Produits:

  • Obsidian pour organiser mes notes. J’ai commencé à l’utiliser il y a 10 jours. Contrairement aux outils « linéaires » comme OneNote ou Evernote, Obsidian permet de lier des notes entre elles à la manière de Wikipedia et de les référencer dynamiquement. Un autre avantage d’Obsidien est que le stockage des notes est local. On est donc en total contrôle ce que l’on produit. Comme les notes sont en markdown, il est facile de les synchroniser et de les exporter. Bien que je sois loin du « second brain, for you, forever » que promet le slogan du programme, je commence à bien prendre Obsidian en main et à voir les possibilités qu’il offre. Malheureusement l’appli mobile n’est pas encore disponible. Elle est pour l’instant en bêta privé et devrait paraitre dans les prochaines semaines sur le Play Store et l’App Store.

Curiosités:

NFTs et valeur de l’art

Ile de Graye, Golfe de l’Arabie Pétrée Akabah, David Roberts et Louis Haghe, litographie, 1839

Si vous suivez un peu la scène crypto, vous avez surement dû entendre parler ces derniers jours des NFT (non fungible tokens). La hype ou bulle selon le point de vue autour de ce phénomène bat son plein.

Les objets fongibles sont des objets qui sont interchangeables. Deux billets de 10 euros sont fongibles. Si je te donne mon billet de 10 euros et que tu me donnes le tien alors nous avons réalisé un échange équitable. De l’or est par exemple fongible mais une voiture ne l’est pas. Chaque voiture a ses spécificités; la mienne peut avoir quelques kilomètres en plus, la tienne un pet sur le pare-choc, la sienne un GPS intégré. Elles ne sont pas interchangeables. En revanche, le diesel qui les alimente est quant à lui bien fongible.

Un token NFT est un token permettant d’authentifier des objets digitaux non fongibles. Le principal standard de token NFT est le ERC721 basé sur la blockchain Ethereum. Il faut imaginer ce genre les tokens NFT comme des certificats de propriétés de biens non fongibles.

L’archétype du bien non fongible de notre vie quotidienne est l’œuvre d’art. La valeur que nous attribuons à une œuvre est fonction de tout plein de critères, certains relativement objectifs et d’autres profondément subjectifs. Sa technicité (assez objectif), son caractère esthétique (totalement subjectif), son ancienneté, son histoire, sa valeur sentimentale; tous ces critères rentrent en compte lorsque nous devons attribuer une valeur à un tableau ou une sculpture. 

Grâce aux token NFT, il est possible d’authentifier des œuvres d’arts virtuelles et ainsi d’en acheter et d’en vendre. Le marché de l’art virtuel est en pleine expansion. La chanteuse Grimes, en couple avec Elon Musk, a encore la semaine dernière réalisé un drop d’œuvres NFT qui a récolté 6 millions de dollars. Un utilisateur a acheté pour 300 ETH Nyan Cat, soit près de 430 000 dollars alors que j’écris ces lignes:

L’idée d’authentifier des œuvres virtuelles est abstrait. Dans le monde physique, le concept de posséder une œuvre d’art est différent de celui de posséder un objet de consommation (un stylo, une pomme) dans la mesure où la plupart des œuvres d’art – que ce soit un tableau de Basquiat ou le dernier dessin de Zoé, 5 ans – existent en exemplaire unique ou à minima en un nombre fini d’exemplaires. Cela est différent pour les œuvres digitales. Techniquement parlant, une œuvre digitale n’est qu’un ensemble de pixels. Et en cela, il n’y a aucune différence intrinsèque entre l’œuvre, la vraie, et une image JPEG de cette œuvre. Sur OpenSea, la principale plateforme d’échange de NFT il est possible de télécharger une version JPEG de chaque œuvre listée alors que certaines s’échangent pour plusieurs milliers d’euros.1Ce qui est d’ailleurs assez ironique. La version que possède le nouveau propriétaire de Nyan Cat n’est en aucun cas différente de l’image au dessus de ces quelques lignes, hormis qu’il dispose du vrai exemplaire – peu importe que la notion de vrai ait ici perdue toute son utilité.

« Mais c’est complètement absurde, on marche sur la tête ! » est le cri de nombreux commentateurs devant la nouvelle tendance des tokens NFT. Ce n’est pourtant pas si différent du marché de l’art du monde physique. La vraie Joconde est exposée au Louvre mais n’importe qui peut acheter une réplique du portrait de Mona Lisa et l’exposer dans son salon. La vraie Joconde conserve malgré tout une valeur inestimable, infiniment plus élevée que n’importe laquelle de ses multiple reproductions. Avec l’immédiateté du téléchargement et la ressemblance absolue entre l’œuvre digitale et sa copie, le concept des tokens NFT rend la frontière entre les deux si fine qu’elle en devient quasi-invisible mais la différence reste en essence similaire.

La comparaison entre l’œuvre et sa copie, qu’elle soit physique ou digitale démontre contre-intuitivement que ce n’est pas l’œuvre en elle-même qui lui donne sa valeur. Ce n’est pas le portrait de Mona Lisa qui rend la Joconde si précieuse. Si c’était le cas, l’œuvre et sa copie auraient la même valeur, car la copie représente intrinsèquement la même chose que l’œuvre originale.

Frederico Cassarina propose l’expérience de pensée suivante: imaginons des scientifiques qui mettent au point une méthode permettant de cloner des objets atome par atome. La technologie considérée suffisamment sure, ils l’utilisent pour créer une copie parfaite de la Joconde, Joconde Bis. Quelle serait la valeur de Joconde Bis ?

Si la valeur d’une œuvre d’art ne semble pas jaillir de sa nature-même, il est possible qu’elle émerge de son histoire. Ce qui rend la Joconde si précieuse est qu’elle ait été peinte des mains de Léonard de Vinci. Elle vient du fait qu’elle ait été affichée à Versailles puis dans le petit carré du Louvres ; qu’elle ait été volée en 1911 ; qu’elle ait voyagé aux Etats-Unis, au Japon et à Moscou dans les années 60 et 70. Tout ce tissu narratif est irremplaçable et rend la Joconde unique.

La réplique, bien qu’identique, reprenant même les dégâts successifs qu’a connus le portrait de Mona Lisa depuis ses 500 ans d’existence ne pourra jamais acquérir cette même aura. Mais là encore, cette aura n’est jugée inestimable que parce que nous la reconnaissons comme telle. Dans un monde où Léonard de Vinci ne soit pas considéré comme le prototype du génie humaniste et où la beauté de la Joconde passe inaperçue aux yeux des rois de France, la valeur de l’œuvre en serait grandement changée. Un martien qui arrive sur Terre ne verra pas de différence entre la Joconde exposée au Louvre et celle de ton salon. Il rigolera surement en voyant des centaines de personnes faire la queue pour voir une image encadrée dans une pièce qui lui est dédiée. La valeur de Joconde Bis serait équivalente à celle d’un excellent faux de la Joconde, pas plus – aussi absurde que ça puisse paraitre.

Je crois qu’il y a deux positions à adopter par rapport à tout cela ; être impressionné par la façon dont l’art, dans un monde foncièrement matériel et consumériste nous permet de dériver une valeur fondamentale des évènements passés qui dépassent le simple aspect financier, ou de réaliser l’absurdité de notre tendance à réifier tout ce qui contient le mot « art ».

Loin des critiques injustes qu’ils peuvent recevoir et de la bulle financière qu’ils représentent en tant que technologie encore immature, les tokens NFT sont une bonne chose pour les artistes digitaux. Ils leur permettent d’avoir accès aux mêmes règles du jeu que les artistes physiques. Ils permettent aux artistes d’attribuer de la valeur intrinsèque à leur œuvre. Ils permettent de décentraliser un marché de l’art qui pour l’instant est fermé et inégalitaire. Alors que beaucoup de gens les voient comme une absurdité économique, les token NFT pourraient avoir beaucoup d’applications possibles pour les collectionneurs et les créateurs en tout genre.

Imagine que tu sois un collectionneur de timbre. Si tu veux acheter un timbre dans l’ère pré-NFT, tu dois le chercher sur Internet ; prendre contact avec son propriétaire ; le payer par Internet en croisant les doigts pour qu’il ne t’arnaque pas sur Paypal/Venmo/autre plateforme de paiement et enfin attendre le timbre en espérant ne pas t’être fait avoir sur la marchandise. En 2021 on pourrait imaginer les services postaux appairer leurs nouvelles collections de timbres de token non fongibles lorsqu’ils les vendent en ligne. Tu pourrais alors vérifier que ledit vendeur possède bien le timbre en question en vérifiant qu’il dispose du bon token et avoir l’esprit tranquille.

Imaginons que tu dois développeur de jeux ou musicien. Tu pourrais créer du contenu unique et le vendre en édition réellement limitée à certains fans. Créer des versions différenciées de tes œuvres. Les possibilités sont immenses.