Digressions sur l’hypothèse de la sphère blanche

« Imagine que la seule perspective que tu aies eue durant ta vie ait été celle de l’intérieur d’une sphère blanche. Dans cette sphère blanche, tu n’as pas de corps physique, et il n’y a rien d’autre que toi. Tu n’existes dans la sphère qu’en tant que cerveau, avec des yeux parfaitement fonctionnels. La gravité à l’intérieur crée un équilibre parfait qui t’oblige à flotter en un seul point. Tu peux te tourner vers n’importe quelle direction. Tu ne peux évidemment pas voir ton propre cerveau, ni ce qui l’alimente. Ton cerveau dort 8 heures par jour et est capable de rêver. À quoi penses-tu à l’intérieur de la sphère, et à quoi rêves-tu? »

L’auteur de ce texte, James S. Eerie, pense que la personne coincée dans la sphère blanche ne pourrait pas « penser » au sens où nous l’entendons. Elle ne pourrait pas se demander « où suis-je », car elle n’aura ni le langage ni les représentations mentales nécessaires pour le faire.

L’auteur en conclut donc qu’elle aurait les capacités d’un fœtus. Là où, à mon sens, il a tort, c’est que même un fœtus reçoit un grand nombre de stimulis, et ce dès le deuxième mois de grossesse. Le liquide amniotique est un milieu extrêmement. À mesure que le placenta gagne en perméabilité, le fœtus commence à y expérimenter le goût et l’odorat.1Source (Campus de Maïeutique Francophone)

Parallèlement, le cerveau d’un fœtus se construit au rythme de 5000 neurones par secondes. Je me demande comment il se développerait dans la sphère blanche, en absence totale de stimulation. Pour un computationnaliste, un de ceux qui pensent que le cerveau fonctionne comme un ordinateur, rien ne se formerait dans le cerveau de la personne coincée dans la sphère; or ce rien nous semble hors de portée tant il est opaque et abstrait.

Il semblerait que, en absence de stimulis, nous en inventions. Pour reprendre l’image de l’Institut Weizmann de Neurosciences, en l’absence de stimulations, notre cerveau est comme un ordinateur qui lance un économiseur d’écran pour remplacer l’affichage inactif d’un moniteur LCD inactif.2Résumé de l’article de Yuval Nir et al. publié dans Nature sur le site de l’institut Weizmann. Quoi qu’il en soit, laissons de côté les conclusions que tire James et revenons sur l’hypothèse de la sphère blanche elle-même. Au sein de celle-ci, la question ne se pose pas: le cerveau est déjà formé, et il comme posé là, au milieu de la sphère.

Il est impossible de ne faire le lien entre la sphère blanche et le brain in a vat de Putnam:

Supposons qu’un être humain (vous pouvez supposer qu’il s’agit de vous-même) a été soumis à une opération par un savant fou. Le cerveau de la personne en question (votre cerveau) a été séparé de son corps et placé dans une cuve contenant une solution nutritive qui le maintient en vie. Les terminaisons nerveuses ont été reliées à un super-ordinateur scientifique qui procure à la personne-cerveau l’illusion que tout est normal. Il semble y avoir des gens, des objets, un ciel, etc. Mais en fait tout ce que la personne (vous-même) perçoit est le résultat d’impulsions électroniques que l’ordinateur envoie aux terminaisons nerveuses.

L’ordinateur est si intelligent que si la personne essaye de lever la main, l’ordinateur lui fait « voir » et « sentir » qu’elle lève la main. En plus, en modifiant le programme, le savant fou peut faire « percevoir » (halluciner) par la victime toutes les situations qu’il désire. Il peut aussi effacer le souvenir de l’opération, de sorte que la victime aura l’impression de se trouver dans sa situation normale. La victime pourrait justement avoir l’impression d’être assise en train de lire ce paragraphe qui raconte l’histoire amusante mais plutôt absurde d’un savant fou qui sépare les cerveaux des corps et qui les place dans une cuve contenant des éléments nutritifs qui les gardent en vie.

Raison, Vérité et Histoire, Hilary Putnam

Demande-toi: préfèrerais-tu vivre une vie normale dans la réalité, ou vivre la vie de tes rêves en étant un cerveau dans une cuve? Ce n’est pas une question rhétorique. Même si j’ai la mienne et que je l’expose dès le paragraphe suivant, il y a autant de réponses possibles que de points de vues valables – c’est-à-dire beaucoup.

Dans Matrix, Néo a fait son choix en avalant la pilule rouge – peut-être parce que s’il prenait la bleu il n’y aurait pas de film. Car à quoi bon? Quelle est la différence entre le réel et le non-réel si on ne peut pas faire la différence entre les deux?

Ceux qui répondent préférer le réel car il est mieux que le non réel adjugent une valeur morale à ce qu’est la réalité. Or, si tu es un cerveau dans une cuve, ta réalité est celle que ton cerveau hallucine grâce à l’ordinateur du savant fou, de la même façon que ta réalité à toi en ce moment est celle que tu expérimentes en lisant ces lignes. Il n’y a pas d’échelle de valeurs entre les réalités. Quitte à être condamné à vivre la réalité dans laquelle nous sommes piégés, autant bronzer sur une place aux Bahamas – même s’ils sont virtuels.

Il y a quelques jours, une équipe menée par Xing Chen du département Vision & Cognition de l’institut Néerlandais de Neurosciences a publié les résultats d’une expérience qu’ils ont conduit sur deux macaques. Grâce à 1024 électrodes intra-corticaux3C’est à dire: « branché » directement au cortex, ici visuel.3 connectées au cerveaux des singes, les chercheurs ont réussis à généré dans leur champ de vision des stimulis visuels, dont des formes géométriques et des chiffres.

Ce n’est pas le premier travail de ce type, même chez les humains.4Voir liste mentionné dans l’article de Chen et al.:

W. H. Dobelle, M. G. Mladejovsky, J. P. Girvin, Artificial vision for the blind: Electrical stimulation of visual cortex offers hope for a functional prosthesis. Science 183, 440–444 (1974). doi:10.1126/science.183.4123.440pmid:4808973

J. Button, T. Putnam, Visual responses to cortical stimulation in the blind. J. Iowa Med. Soc. 52, 17 (1962).

G. S. Brindley, W. S. Lewin, The sensations produced by electrical stimulation of the visual cortex. J. Physiol. 196, 479–493 (1968). doi:10.1113/jphysiol.1968.sp008519pmid:4871047

M. Bak, J. P. Girvin, F. T. Hambrecht, C. V. Kufta, G. E. Loeb, E. M. Schmidt, Visual sensations produced by intracortical microstimulation of the human occipital cortex. Med. Biol. Eng. Comput. 28, 257–259 (1990). doi:10.1007/BF02442682pmid:2377008

W. H. Dobelle, M. G. Mladejovsky, J. R. Evans, T. S. Roberts, J. P. Girvin, “Braille” reading by a blind volunteer by visual cortex stimulation. Nature 259, 111–112 (1976). doi:10.1038/259111a0pmid:1246346

J. R. Evans, J. Gordon, I. Abramov, M. G. Mladejovsky, W. H. Dobelle, Brightness of phosphenes elicited by electrical stimulation of human visual cortex. Sens. Processes 3, 82–94 (1979). pmid:515743

D. N. Rushton, G. S. Brindley, in Physiological Aspects of Clinical Neurology, F. C. Rose, Ed. (Blackwell Scientific Publications, ed. 1, 1977), pp. 123–153.

E. M. Schmidt, M. J. Bak, F. T. Hambrecht, C. V. Kufta, D. K. O’Rourke, P. Vallabhanath, Feasibility of a visual prosthesis for the blind based on intracortical microstimulation of the visual cortex. Brain 119, 507–522 (1996). doi:10.1093/brain/119.2.507pmid:8800945

J. Winawer, J. Parvizi, Linking electrical stimulation of human primary visual cortex, size of affected cortical area, neuronal responses, and subjective experience. Neuron 92, 1213–1219 (2016). doi:10.1016/j.neuron.2016.11.008pmid:27939584

W. H. Bosking, P. Sun, M. Ozker, X. Pei, B. L. Foster, M. S. Beauchamp, D. Yoshor, Saturation in phosphene size with increasing current levels delivered to human visual cortex. J. Neurosci. 37, 7188–7197 (2017). doi:10.1523/JNEUROSCI.2896-16.2017pmid:28652411.
De tels progrès représentent une immense source d’espoir pour les 36 millions de personnes5Source: France Info atteintes de cécité à travers le monde. Cela fait aussi furieusement penser à l’expérience du cerveau dans la cuve.

Ce n’est rien par rapport aux braindances de Cyberpunk 2077. Dans l’univers dystopique du jeu dont tout le monde parle en ce moment, les braindances sont la forme de divertissement la plus populaire. Sorte de réalité virtuelle poussée à leur paroxysme, ils permettent de revivre l’expérience vécue par quelqu’un d’autre. Ils permettent de vivre quelque chose comme si on y était; on peut passer une journée dans la peau d’une célébrité ou d’un aventurier. Ils sont principalement utilisés pour le divertissement, mais aussi pour mener des entrainements militaires ou canaliser les prisonniers. De par leur caractère stimulant, les braindances ont remplacé les médias traditionnels comme la télévision et la radio.

Des studios se sont spécialisés dans la production de braindances, où ils enregistrent les états mentaux de leurs acteurs pour les revendre. Dans le lore de Cyberpunk 2077, où ils permettent aux consommateurs de s’échapper d’une réalité souvent peu reluisante, les braindances ont causé une vague d’addiction dans la ville fictive de Night City. Le parallèle avec le cerveau dans la cuve est saisissant, en plus d’être probablement intentionnel. Avec les Oculus Rift de Facebook et autres Vive de HTC, nous sommes encore loin des braindances. Mais, dans une société comme celle-là, quel serait notre rapport à la réalité? Et combien de temps faudrait-il avant de pouvoir vivre en réalité virtuelle?

La puissance du recuit

Les métaux sont uniques, notamment grâce aux comportements qu’ils adoptent vis-à-vis des changements de températures. Si un métal est décrit par le matériau dont il est constitué (par exemple, le cuivre ou le fer), ses propriétés sont déterminées par la disposition de ses atomes, elle-même extrêmement variable.

Cet arrangement est semi-permanent, mais peut être manipulé par certaines techniques. Une d’entre elles est le recuit, où le métal est d’abord chauffé puis lentement refroidi au fil du temps. Grâce à ce processus, le métal devient moins dur et ductile. Le refroidissement fournit ensuite le temps et les niveaux d’énergie nécessaires à la formation de grains plus gros.

Les programmeurs informatiques ont pris note de ces propriétés uniques et les ont transposées dans leur domaine, ce qui a donné naissance à l’algorithme du « recuit simulé » (simulated annealing). Il est utilisé pour trouver un optimum global à un problème spécifique, et fonctionne, comme le recuit métallurgique, en réduisant progressivement la « température » (pour l’algorithme, la probabilité de se « diriger » vers une solution moins « bonne »). Le fonctionnement de l’algorithme est plus explicite en se représentant graphiquement l’espace de solution d’un problème (l’exemple ci-dessous traite d’un espace à une dimension, mais nous pouvons évidemment étendre le mode opératoire à des espaces à n dimensions).

L’algorithme part d’une valeur d’entrée aléatoire (un endroit aléatoire sur la ligne ci-dessus), puis, à chaque itération, sélectionne un point proche aléatoire (la définition de « proche » change avec la température; à des températures plus élevées, des points « plus loin » peuvent être choisis).

Si le point choisi au hasard est plus élevé que le point actuel, l’algorithme « se déplace » vers ce point ; s’il est plus bas, l’algorithme peut ou non « se déplacer », en fonction de la température (l’algorithme est plus susceptible de « se déplacer » à des températures plus élevées). Cette stratégie converge vers l’optimum global. L’image ci-dessous (tirée de Wikipedia) illustre le fonctionnement de l’algorithme pour un problème à une dimension:

Il faut bien noter que si on connaissait d’avance l’espace de solution, on pourrait simplement sélectionner la solution optimale à vue d’œil. C’est le cas pour les cas simples (par exemple y = 1 – |x|), mais pour des problèmes plus complexes (par exemple le problème du voyageur de commerce, illustré ci-dessous), on a alors besoin d’un algorithme d’approximation comme le recuit simulé.

Comme nous l’avons vu pour les métaux et la programmation, le processus de recuit – qui consiste à réduire lentement l’état énergétique d’un système – présente des propriétés intéressantes. Il permet d’atteindre un certain type d’organisation. Le recuit prend le meilleur de chaque plage du spectre de température. Il tire parti des températures élevées pour approcher le problème (de manière plus grossière), et des basses températures pour déterminer une solution plus précise (en se concentrant sur la zone particulière identifiée précédemment). Vu sous cet angle, le concept de recuit s’applique bien au-delà des domaines de la métallurgie et des mathématiques, avec les deux exemples puissants que sont la formation (au niveau individuel) et l’évolution (au niveau social) du cerveau.

La plasticité du cerveau varie grandement au cours de l’existence. Les nouveau-nés appréhendent rapidement le monde qui les entoure, et les tout-petits ont plus de facilités pour le langage. Pendant ces périodes de notre vie, le cerveau peut être considéré comme fonctionnant à haute température; chaque expérience joue un rôle important dans la façon dont le cerveau se construit; le cerveau est ductile. En vieillissant, notre cerveau refroidit; les concepts que nous avons acquis dans notre enfance se solidifient et, bien que nous puissions toujours les modifier, ces changements se produisent beaucoup plus lentement qu’avant. Ce schéma de formation, analogue au recuit métallurgique, permet au cerveau d’atteindre des états de basse énergie, où ici, basse énergie peut être compris comme ayant une faible erreur standard. En formant d’abord des concepts généraux et des catégories dès l’enfance (par exemple « êtres vivants », « choses inanimées », « nourriture », etc. – bien qu’au plus jeune âge nous n’ayons pas encore les mots attachés aux concepts eux-mêmes), notre cerveau cimente un modèle de base sur lequel on peut ensuite bâtir une compréhension plus subtile et affinée du monde.

En regardant le cerveau à travers cet angle, il est intéressant de considérer les effets des drogues psychoactives, en particulier celles comme le LSD. Beaucoup de gens décrivent cette expérience comme « leur permettant de se sentir à nouveau comme des enfants », le monde leur paraissant tout nouveau. Lorsque nous atteignons l’âge adulte, notre cerveau a acquis d’importantes connaissances préalables sur notre environnement. Ces drogues permettraient de réduire la force de ces antécédents, empêchant alors le cerveau d’imposer une partie de ces acquis sur l’expérience actuelle. En utilisant la métaphore du recuit, elles font monter la température.

L’observation à l’échelle neuronale est en adéquation avec l’analogie plus méta du recuit. À la naissance, nous disposons déjà de tous nos neurones, mais seul un nombre limité de synapses se sont formées – de l’ordre de ~1/6 du nombre total de synapses dans un cerveau adulte. Au cours des années suivantes, les synapses s’établissent rapidement; à l’âge de deux ans, un enfant en a même beaucoup plus qu’un adulte! À partir de là, la formation des synapses est ralentie, la tendance principale étant plutôt à l’élagage. Nous pouvons encore une fois voir le rôle que joue la « haute température » dans la formation spontanée des synapses, et celui des « basses températures » dans la solidification de ces fondations et la mise en place de représentations plus précises du monde qui nous entoure.

Si l’on passe à l’échelle évolutionnelle, l’analogie est plus vague, mais toujours utile. L’évolution des systèmes nerveux a été ponctuée de sauts importants. Des protoneurones se sont regroupés en grappes, pour finalement se concentrer au sein d’organes dédiés. Nous pouvons considérer que ces premiers sauts se sont produits à une « température élevée », se figeant au fil du temps en une structure générale, le cerveau (partagée par un grand nombre d’espèces) lors du « refroidissement ». Tout comme les premières phases du recuit simulé ont servi à identifier la meilleure colline pour ensuite la grimper, les premières phases de l’évolution du cerveau ont permis d’identifier la meilleure structure fondamentale, selon certains critères.1L’analogie trouve ici ses limites, car l’évolution n’a pas de but – mais c’est l’idée générale qui importe.Avec cette structure comme base, des mutations à petite échelle ont commencé à jouer un rôle de plus en plus important. Notre cerveau a beaucoup en commun avec ceux d’autres mammifères, et seuls de petits ajustements permettent de passer du leur au nôtre – ou du moins, des changements bien plus insignifiants que ceux qui ont été nécessaires pour passer des premiers réseaux de neurones au cerveau.

le phénomène de recuit semble avoir quelque chose de spécial. Il permet de tirer le meilleur des deux mondes: quand les températures sont élevées, que la plasticité est importante, on peut faire de grands bonds dans l’espace de solution, en cherchant où s’installer; et lorsqu’elles sont basses, nous pouvons explorer pleinement cette zone prometteuse. Pour l’instant, nous n’imprégnons nos systèmes d’IA que d’un faible niveau de recuit – les paramètres sont certes mis à jour lentement au fil du temps, mais les systèmes eux-mêmes disposent d’une structure fixe et d’un nombre constant de paramètres à mettre à jour. Nous pourrions nous inspirer de notre cerveau et essayer d’imiter la croissance synaptique explosive qui se produit chez les nourrissons; ou, plus ambitieux encore, tirer des enseignements du raffinement du système nerveux sur des centaines de millions d’années d’évolution.

Traduit de My Brain’s Thoughts

Des chances de victoire

 Reproduction par L. Prang & Co. de « Hancock at Gettysburg » du peintre Thure de Thulstrup. Restauration d’Adam Cuerden.

Je suis tombé sur une étude un peu surprenante, intitulée « Victoire ou répudiation? La probabilité que les confédérés gagnent la guerre de Sécession« . Les auteurs ont créé une méthodologie pour estimer la probabilité de victoire des états du Sud durant la guerre à partir des données d’actifs financiers.

Avec les deux guerres mondiales, la guerre civile américaine fait sûrement partie des conflits les plus discutés des 150 dernières années. Pour ces conflits-là, comme pour tous d’ailleurs, la question de savoir si les perdants auraient pu gagner est aussi passionnante que périlleuse. Ce genre d’interrogations requièrent souvent beaucoup d’hypothèse et de spéculations, car il faut se demander ce que chaque partie aurait pu faire pour changer la donne – ou ne pas faire. Les universitaires ne préfèrent pas s’essayer à cet exercice, question de crédibilité: ça laisse le champ libre à des artistes qui s’en donnent à cœur joie, comme dans les univers uchroniques du Maître du Haut Château ou celui collaboratif de Kaiserreich.

Ici, le but des auteurs, l’un professeur de finance à l’Université de Bruxelles et l’autre historien économique à l’Université Chapman, est de répondre à la question suivante: quelle était la probabilité pour les confédérés, à un instant t, de gagner la guerre?

Pour cela, il nous faut un indice fiable. Un indicateur qui témoigne de la santé financière d’un état; la dette. Plus précisément les bons du Trésor, à manipuler avec trois hypothèses qui vont permettre d’extraire des probabilités du prix de ces instruments:

  • La probabilité pour le Sud de rembourser sa dette est égale à la probabilité de victoire.1cf. la différente notion de victoire pour le Nord et le Sud, que l’on aborde un peu plus loin
  • Les investisseurs ne reçoivent rien en cas de défaite. 2De l’étude: « The identifying restriction is motivated by three factors: (1) the Confederate government would cease to exist in the event of a defeat, (2) the war bonds traded for less than one gold dollar at the end of the war (May 1865), and (3) we were unable to find any reports in the Dutch financial press during the war indicating that investors believed that the United States government might honor the Southern bonds in the event of a Confederate defeat. »
  • Le prix des bons est calculé avec une formule3En factorisant la formule exposée dans Merrick, John .Jr. (2001), “Crisis Dynamics of Implied Default Recovery Ratios: Evidence from Russia and Argentina”, Journal of Banking and Finance, 25, 1921-1939. utilisée encore aujourd’hui et expliquée en note:4Dans cette formuleV0 est la valeur du bon, C est la somme des flux de coupon (les intérêts que reçoit le propriétaire du bon), i le nombre de périodes, F le prix du bon, YTMbri les taux d’actualisation (c’est-à-dire le pourcentage de retours si le propriétaire garde le bon jusqu’à expiration, calqué sur la console britannique), N le temps à maturité (pris arbitrairement à 10 ans) et enfin p la probabilité de remboursement de la dette, soit, par hypothèse, la probabilité de victoire confédérée.

Avec ces hypothèses en place, il suffit maintenant d’obtenir un dataset solide qui contiendrait le cours du prix des bons. Ici, une option clé en main se présente à nous: les bons en or à la bourse d’Amsterdam. Ces junks bonds, ni plus ni moins,5L’expression « junk bonds » pour parler des bons de dette côtés à Amsterdam ne vient pas de moi; elle est utilisée dans cet article ont été cotés en août 1863, 2 ans après le début de la guerre et juste après le tournant de la bataille de Gettysburg. L’argent dégagé par ces bons a permis aux Confédérés de construire des bateaux, d’acheter du ravitaillement et de mener des opérations à l’extérieur. Malheureusement, ça a plutôt mal fini pour les investisseurs (comme pour les confédérés d’ailleurs); à vrai dire c’était un placement assez risqué.6En effet, toujours selon cet article, « The Dutch bonds contained a default clause that allowed the Confederacy to postpone interest payments on the debt issue until after the war. Indeed, the South never serviced the junk bonds and pursued a debt management policy of selective default.

The Dutch firm underwriting the issue offered investors a small credit for exchanging their defaulted Confederate debt for « good bonds »[…]. The investment house’s reputation was apparently tarnished by their dealings in Southern war debt. »

L’auteur utilise pour source l’article de Weidenmier, Marc D., “Understanding the Costs of Sovereign Default: The Foreign Debts of the Southern Confederacy. » paru dans les Claremont McKenna College Working Paper en 2002.

L’intérêt d’étudier un marché international et non le marché intérieur confédéré (pour lequel il existe beaucoup plus de données) est de réduire le biais lié au patriotisme. Il est courant que pendant des conflits, pour financer l’effort de guerre, les états demandent à leurs citoyens d’acheter des bons. Cela a notamment été fait en France, par exemple en 14-18. De ce fait, il est alors plus compliqué de déduire une probabilité de victoire à partir de la valeur des bons, car elles ne reflètent pas la réalité. C’est comme si, pour évaluer si une équipe de foot va gagner son prochain match, on regardait combien les joueurs sont prêts à parier pour leur propre équipe; cela biaiserait complètement le résultat. Au contraire, en se basant sur le cours des bons sur un marché à l’étranger, où les investisseurs n’ont que peu à faire du résultat final du conflit tant que leurs finances restent dans le vert, on estime que le biais est plus restreint – même si comme on le verra plus tard il reste important.

Il n’existe pas de métriques sur le volume d’échange des junk bonds confédérés à la bourse d’Amsterdam, mais, pour un instrument financier des années 1860, la liquidité était apparemment assez importante. Selon un observateur contemporain, les bons s’échangeaient quasiment chaque jour, ce qui est rare pour cette époque.7 De Dinger, 1868, p. 374; 1873, p.600; source incluse dans l’étudeMalgré la bonne liquidité, les aléas de la vie économique compliquent l’étude du prix des bons; apparemment, pour le mois janvier 1864, les états confédérés ont tout simplement oubliés de payer les intérêts! Cet évènement a sûrement dû affecter le prix du bon d’une façon décorrélée de la probabilité de victoire du CSA.

La condition initiale, la première probabilité, celle qui correspond à la probabilité de victoire des confédérés à l’émission des bons est calculée en utilisant le prix fixé par des citoyens britanniques qui se procuraient des bons à leur compte directement auprès du gouvernement confédéré et les revendaient « au black » dès décembre 1862.8Cette probabilité est sûrement surestimée; comme les bons circulaient de main en main et non au sein d’un marché centralisé comme ensuite à Amsterdam, le prix de 60% « par valeur » était gonflé artificiellement par le manque de liquidité. Cette première probabilité donne 34% de chances de victoire aux Confédérés au 4 août 1864. Étrangement, 34%, c’est aussi la proportion d’électeurs américains qui pensent qu’une guerre civile éclatera aux États-Unis dans les 5 prochaines années.

Voyons ce que ça donne d’août 1863 à la fin de la guerre:

Les 3 scénarios concernent la façon dont les confédérés gèrent les intérêts non payés début 1864; ils donnent des résultats assez similaires.

D’après cette approche, les Confédérés ont encore une probabilité décente de gagner le conflit à la août 1863, quand la nouvelle de la défaite de Gettysburg arrive en Europe.

Les objectifs des deux camps diffèrent grandement: pour le Nord, la victoire repose dans l’anéantissement des états rebelles du sud. Pour le CSA, le but de la guerre est de pouvoir rester indépendant – comme ça l’était pour les états fondateurs pendant la révolution américaine, moins de 100 ans auparavant. Même sans invoquer l’hypothèse des marchés efficients, cette différence de perspective devait être priced-in, c’est à dire factorée dans le prix des bons, dans la mesure où si des investisseurs achetaient de bons confédérés, c’est qu’ils estimaient que les confédérés pouvaient réaliser cet objectif.

Néanmoins, même si les investisseurs savaient que les objectifs du CSA étaient plus humbles, on peut être surpris de la probabilité élevée qu’ils assignent à une victoire confédérée. On peut donc s’intéresser, au-delà des simples données financières, à la perception qu’avaient les Européens du conflit.

Tout d’abord, l’opinion des investisseurs européens repose sur des informations qu’ils obtiennent avec du retard (plus d’un mois pour la bataille Gettysburg) et qui ne reflètent pas forcément la réalité du terrain. En jargon boursier, on pourrait dire que la courbe du graph précédent est un indicateur retardé.9Selon cette définition, indicateur retardé est un indicateur statistique économique qui évolue avec un certain décalage temporel par rapport à l’évolution des conditions macroéconomiques. Les chiffres relatifs à l’emploi, aux bénéfices ou aux taux d’intérêt en sont des exemples typiques.

En France comme au Royaume-Uni, le pouvoir et les élites penchent du côté confédéré. Les relations entre l’Union et les deux puissances européennes étaient franchement tendues; pour nous à cause de l’expédition au Mexique qui prenait lieu en même temps que la guerre, et pour les Anglais à cause de l’aide qu’ils donnaient plus ou moins discrètement au CSA. Napoléon III était même partant pour s’engager aux côtés des Sudistes à condition que les Anglais aussi; l’issue du conflit aurait alors sûrement été bien différente.

Bien au-delà des considérations géopolitiques et économiques (relatives notamment au commerce du coton), il existe au sein des élites européennes une vraie sympathie pour les Sudistes. Comme /u/ChevalMalFet le souligne dans un post sur /r/SlateStarCodex:10Sa thèse est complétée par l’article par British Sympathies in the American Civil War: A Reconsideration, de Joseph M. Hernon, Jr., publié dans The Journal of Southern History

La plupart des élites européennes étaient extrêmement biaisées en faveur du Sud. C’est en partie une affinité culturelle – les « gentlemen » du Sud ressemblaient beaucoup plus aux aristocrates anglais que les marchands yankees (cf. le livre Albion Seed), et en partie une realpolitik – tout ce qui affaiblit les États-Unis doit nécessairement être bon pour les empires britannique et français. Bien sûr, beaucoup de riches Anglais croyaient (à tort) qu’ils étaient dépendants du coton bon marché du Sud pour alimenter leurs usines de textiles. Beaucoup de ces investisseurs avaient donc une opinion déjà très biaisée. Les classes moyennes et inférieures avaient en revanche tendance à être favorables à l’Union.

Deuxièmement, la plupart des citoyens comprenaient mal la guerre. Les seuls souvenirs de guerre dont la plupart des gens se souviennent sont soit le fiasco de la Crimée, soit les anciennes guerres napoléoniennes. 50 ans s’étaient écoulés depuis Waterloo, et la plupart des anciens combattants étaient morts ou mourants. On se souvenait donc de la guerre avec des canons luisants, les uniformes brillants, des belles charges de cavalerie, de l’héroïsme et de la bravoure. Des abstractions comme la main-d’œuvre, les kilomètres de chemins de fer, la production de munitions, les navires disponibles, etc. n’entraient pas vraiment en considération [et dans ces domaines, l’Union avait un avantage certain].

Le Sud gagnait aussi à la bataille du romantisme : leurs chefs étaient plus colorés, c’étaient tous des outsiders courageux qui semblaient avoir plus de « peps » et de « courage » que les Yankees. Ils remportaient les spectaculaires batailles qui avaient lieu sur la côte Est. À l’Ouest, les victoires de l’Union étaient moins éclatantes; elles reposaient sur de la logistique, de grandes manœuvres et la capture de centaines de kilomètres carrés d’endroits dont personne n’avait jamais entendu parler. Il n’y avait pas autant d’action à l’Ouest – après Shiloh, il n’y a pas eu de grande bataille à l’Ouest jusqu’à Chickamauga. […]

Donc, non, les investisseurs européens n’ont pas bien compris à quel point la guerre se déroulait mal pour la Confédération.


« En 1863, la seule chance réelle pour le Sud de gagner la guerre était de briser la volonté du Nord et de les amener à élire un démocrate qui ferait la paix.« 

/u/ChevalMalFet, discussion complète en commentaire sur ce post

L’étude permet aussi d’éclairer sous un nouveau jour la campagne présidentielle de 1864, qui aboutit à l’élection du républicain et président sortant Abraham Lincoln face au général McClellan.

En 1864, le parti démocrate, contrairement aux Républicains farouchement pro-guerre, est divisé en deux factions, les « peace democrats » et les « war democrats ». La faction pacifiste est elle-même divisée entre des modérés partisans de négociations avec le sud, et les « copperheads » (du nom d’une espèce de vipère), une frange plus radicale qui demande une paix immédiate peu importe son prix. Dans une optique de compromis, le pro-guerre McClellan est choisie comme candidat démocrate et part en campagne avec un vice-président pro-paix, George Pendleton.

L’analyse du cours des bons confédérés permet de déterminer dans quelle mesure les investisseurs européens voyaient comme crédible le projet de McClennan. Si c’était une éventualité sérieuse ils auraient eu tout intérêt à investir dans ces bons, car comme nous l’avons vu, un accord de paix est une victoire pour les confédérés.11Il n’est pas donné qu’une victoire de McClennan ait débouché sur un accord de paix. Cet article bien sourcé étudie la question. On observerait une hausse du prix du bon, et une hausse de la probabilité de victoire; il n’en est rien.

L’investiture de McClellan, fin août 1864, ne modifie pas l’évolution d’une probabilité de victoire des confédérés. De plus, la prise d’Atlanta achevée début septembre enfonce un clou dans le cercueil que se sont creusé les confédérés. Richard McMurry détaille dans Atlanta 1864: Last Chance for the Confederacy que la chute d’Atlanta « assure la réelection de Lincoln, et au même moment l’échec de la course à l’indépendance du Sud. […] Atlanta était la dernière chance pour les confédérés« ; cette image est bien retranscrite en termes probabilistes dans le graph.


Marc D. Weidenmier et Kim Oosterlinck proposent donc une méthodologie complète qui, pourvu qu’on ait les bonnes données, semble assez simple à répliquer. À cause de la deuxième hypothèse présentée plus haut, ce protocole s’applique mieux à des conflits civils ou de types révolution/contre-révolution. Dans le cas de conflits « conventionnels », ce qu’il advient de la dette d’un pays peut varier grandement en fonction de son issue. Durant la guerre de Sécession comme dans, par exemple, la guerre civile espagnole, une entité étatique comme les CSA ou la République est vouée à disparaitre si elle « perd » le conflit. Il y a donc plus de chances que, pourvu qu’elle en ait émis, elle ne rembourse pas sa dette; l’hypothèse 2 peut alors s’appliquer. S’il y a « continuité » de l’état émetteur à l’issue du conflit,12comme il y a peut-être eu après la première guerre mondiale avec la République de Weimar, il faudrait se renseigner sur le sujet appliquer la deuxième hypothèse est plus compliqué, car la répudiation des dettes est loin d’être systématique. À tenter?