Modestie, marché efficients et équilibres non adéquats

Paysages, Modest Urgell (1839-1919)

Comment expliquer que certains aspects de notre société ne fonctionnent manifestement pas, mais que tout le monde s’en accommode?

Eliezer Yudkowsky veut répondre à deux questions dans Inadequate Inequilibria: comment la société se retrouve dans des situations où des systèmes entiers vont de travers, et quand faut-il penser « mieux savoir » que la société pour remédier à ces impasses.

i.

Deux économistes marchent le long d’une rue. Soudain, l’un d’eux s’exclame: « Oh, regarde, là par terre, un billet de 20 euros ». L’autre regarde par terre et lui répond : « C’est pas possible, ça doit être un mirage. S’il y avait un billet de 20, quelqu’un l’aurait déjà ramassé ».

Imaginez une ruelle peu fréquentée, où quelqu’un a fait tomber un billet de 20€ entre une bouche d’égout et un mur dégoulinant de vomi. Le billet peut rester là une matinée entière avant que quelqu’un ne le ramasse.

Prenez ce même billet et laissez-le sur les Champs Élysées. En quelques secondes, quelqu’un l’a déjà`pris et rentre chez lui content de sa trouvaille.

Les marchés économiques efficients, c’est-à-dire les marchés où il y a assez d’acteurs cherchant à gagner de l’argent, sont comme les Champs Élysées. Il y a des milliers de génies, doctorants et gérants de hedge funds qui à Wall Street ou la Citi passent toutes leurs journées à trouver des opportunités en bourses, à chercher des billets de 20 par terre.

Si Roger, du fin fond de sa cabane, après avoir lu 3 articles sur Apple, pense avoir trouvé une géniale opportunité en bourse, il se trompe sûrement, car des milliers de mecs plus intelligents, plus informés, avec plus de moyens techniques auraient déjà sauté sur l’occasion. En fait, il croit avoir trouvé un billet traîner par terre dans une avenue ou des hommes en cherchent H24 avec des loupes. Dans un marché efficient, il n’y a pas de billet de 20 balles posées en pleine rue, de profits faciles. Le marché reflète toutes les informations disponibles à son sujet. Le cours de l’action d’Apple, dont il s’échange 45 millions d’actions à 500 dollars par jours, reflète toutes les informations disponibles sur l’entreprise.

Ça ne veut pas dire que Roger ne fera pas d’argent en achetant les actions Apple; le cours de l’action évolue en fonction des aléas du marché et des informations disponibles au sujet de l’entreprise. L’hypothèse des marchés efficients dit juste que si l’action AAPL était sous-évaluée de façon si flagrante que le novice Roger l’ait vu, alors des dizaines de traders auraient vu la faille avant lui et auraient acheté en masse l’action AAPL, faisant donc remonter le prix et supprimant l’opportunité vue par Roger.

On peut généraliser l’hypothèse des marchés efficients à beaucoup de choses de la vie quotidienne. Imaginons un étudiant en biologie qui vous raconte qu’en révisant pour ses partiels il a découvert une théorie incroyable sur la nature de l’ADN. Vous auriez du mal à y croire. Si sa théorie est si révolutionnaire, pourquoi les centaines de chercheurs en biologie moléculaire n’auraient-ils pas fait cette découverte plus tôt? Ici, on peut remplacer « le billet de 20 » par « un prix Nobel »; les biologistes du monde entier cherchent chaque jour des opportunités de remporter des Prix Nobel (des Prix Nobel qui traînent par terre dans la rue); s’il y en avait une si simple qu’un étudiant l’aurait trouvé par lui-même, alors ces chercheurs auraient dû l’avoir découvert depuis belle lurette. On a de nos jours moins d’étudiants qui font des découvertes sensationnelles qu’à une époque où les sciences étaient moins spécialisées, et donc où la concurrence entre chercheurs était moindre.

ii.

Pendant des années, la banque centrale du Japon a maintenu une ligne directrice peu inflationniste. Yudkowsky était à l’époque critique de cette politique; il jugeait qu’elle bridait leur économie. L’économie n’est absolument pas son domaine d’expertise, lui qui est chercheur en intelligence artificielle hors il n’a pas produit ce jugement tout seul. Il adhérait seulement à un point de vue adopté par des économistes influents, en le comparant au point de vue opposé. Après des années, la banque centrale japonaise a ajusté sa politique comme Yudkowsky le préconisait, ce qui s’est soldé par une amélioration de la situation économique du pays.

C’est étrange; comment des experts internationaux en finance, les meilleurs du Japon, ont pu se tromper à ce point sur un sujet et fait perdre des milliards au Japon là où même quelqu’un sans aucune expertise en la matière a pu voir juste?

Premièrement, il n’y avait pas de carotte pour inciter les experts de la banque centrale du Japon à trouver une ligne directrice plus favorable à l’économie du pays. À l’époque, avant que la FED ne normalise le fait de faire chauffer la planche à billets, une politique peu inflationniste était vue comme sûre et raisonnable.

Même si beaucoup de traders pensaient la même chose qu’Eliezer Yudkowsky de cette politique, ils avaient ajusté le prix des actifs japonais en adéquation avec cette opinion. Enfin, ceux qui pensaient, comme Yudkowsky, que la banque centrale avait tort ne pouvaient pas exploiter cette connaissance en la monétisant. Scott Alexander a donc établi cette matrice de risques/bénéfices pour les experts de la Banque du Japon:

FAIBLE INFLATION, BOOM ÉCONOMIQUE : Vous avez établi une politique raisonnable et cela a payé, vous serez célébrés pour toujours (+10).

FAIBLE INFLATION, L’ÉCONOMIE S’EFFONDRE : Vous avez fait le choix considéré le plus sage et noble, pourtant ça n’a pas marché, au moins vous avez essayé (+0).

FORTE INFLATION, BOOM ÉCONOMIQUE : Vous avez fait un pari audacieux et cela à payé, beau travail. (+10)

FORTE INFLATION, L’ÉCONOMIE S’EFFONDRE : Vous avez fait une chose stupide que tout le monde dit toujours de ne pas faire, vous avez échoué comme prévu et détruit notre économie, allez vous faire foutre (-10)

Slate Star Codex, Scott Alexander

On voit donc que la meilleure solution, de leur point de vue, est de ne pas changer les taux d’intérêt, même si ça coûte des milliards à l’économie japonaise.

Voilà là un exemple type de comment la société se retrouve coincée dans une situation où il existe un point d’équilibre meilleur pour tous les citoyens, que tout le monde le sait, mais que rien ne bouge. Il appelle cela des systèmes inadéquats, qui peuvent être différents des marchés efficients puisqu’ils ont, au choix (déroulez les notes pour avoir des exemples):

  • Des décisions prises par des acteurs qui ne tirent pas profit d’une amélioration du système, comme dans l’exemple du Japon.
  • Une asymétrie au niveau de l’information disponible, ou certains acteurs du système ne peuvent pas faire confiance à d’autres acteurs pour prendre une décision même si ceux-ci ont des informations intéressantes.
  • Un équilibre de Nash: trop d’acteurs aux intérêts divergents sont en jeu, et il est impossible de changer le système sans que ces acteurs se coordonnent1Yudkowsky donne l’exemple de deux applis. Imaginons une application très populaire de ventes de particulier à particulier qui s’appelle Le Mauvais Coin. Un beau jour, une petite start-up lance L’Excellent Coin, une application qui fait la même chose que Le Mauvais Coin, mais en mieux. Clairement, tous les utilisateurs de Le Mauvais Coin auraient intérêt à basculer sur l’appli l’Excellent Coin. Cependant, il n’y a aucun utilisateur dessus, car elle vient d’être lancée; il y a donc peu de vendeurs et peu d’acheteurs. Du coup, les utilisateurs restent sur Le Mauvais Coin, même si l’autre appli est objectivement mieux, vu que ce qui leur importe c’est vendre et acheter des produits. Cet équilibre de Nash est difficile à briser à moins qu’une part importante des utilisateurs ne décident de basculer sur l’appli l’Excellent Coin.

Les systèmes inadéquats, contrairement à ceux efficients, sont souvent inexploitables: il n’est pas possible de tirer profit de leur inadéquation. Même si on savait que la banque centrale du Japon avait faux sur toute la ligne, il était impossible de gagner de l’argent grâce à cette opinion.

iii.

La deuxième partie du livre relève plus du développement personnel que de la théorie économique. Pour Yudkowsky, il est facile d’assimiler tous les systèmes à des systèmes efficients et de tomber dans ce qu’il appelle « l’épistémologie modeste »: se dire que s’il y a vraiment quelque chose à améliorer, quelqu’un l’aurait déjà fait, et que croire que si on peut améliorer quelque chose c’est penser qu’on est meilleur que les autres.

L’épistémologie modeste est causée par deux phénomènes:

  • La peur de prendre une position, ou de prendre une décision et d’échouer.
  • La question du statut: on pense toujours ne pas avoir un statut assez bon pour prendre une décision sur un sujet. Les experts de la Banque Centrales du Japon sont indéniablement des experts. Comme ils font autorité dans leur domaine, les gens peuvent être hésitants à critiquer leurs prises de décisions dans leur domaine d’expertise. Or, des individus assez rationnels pour adopter un point de vue cynique et aller au-delà de ces questions de statut ont pris position contre ces experts. Et ils avaient raison.

Pour ne pas être un épistémologue modeste, il ne faut pas pêcher par excès de confiance en soi, bien au contraire. Il faut adopter la boite à outils conceptuelle présentée plus haut pour repérer les systèmes qui sont efficients, repérer ceux qui sont inadéquats, et repérer si leurs inadéquations sont exploitables.

Passer une vie à s’adapter à une civilisation inadéquate ressemble à ça:

0 à 2 fois par vie: répondre « Oui » à « Puis-je améliorer considérablement les connaissances actuelles de ma civilisation si je me mets à y travailler pendant des années? Quelques personnes, mais pas beaucoup, répondront « oui » à cette question suffisamment de fois pour le compter sur les doigts des deux mains. Passer aux orteils indique que vous êtes un cinglé.

Une fois par an environ, répondre « Oui » à la question « Puis-je générer une synthèse d’information qui battra la prochaine meilleure alternative de ma civilisation actuelle, pour moi seul (c’est-à-dire sans essayer de résoudre les problèmes liés à l’adoption généralisée de ma solution), après quelques semaines de recherche et un tas de tests et en demandant de l’aide de temps en temps ?

De nombreuses tentatives de choisir un parti déjà existant dans un conflit en cours entre experts, si vous pensez que vous pouvez suivre raisonnablement bien les arguments donnés de part et d’autre […]

L’accumulation de nombreux jugements de ce dernier type vous permet de prendre de nombreuses petites décisions quotidiennes (par exemple, sur ce que vous devez manger2ou pour qui voter) et vos capacités à faire des choses plus importantes (comme résoudre un problème de santé après un passage par le système médical qui s’est avéré infructueux, ou bien démarrer une start-up).

Inadequate Equilibria, Eliezer Yudkowsky

Au lieu de se poser la question de « est-ce que je suis plus rationnel/haut statut/meilleur que les autres », il faut expérimenter, parier et se demander qu’est-ce qu’il y a faire, qu’est ce qu’on peut faire, et comment le faire.

Si la première partie de l’ouvrage sur la théorie des systèmes inadéquat est intéressante, les conseils pour l’adapter à sa vie personnelle sont moins bien argumentés. On ne comprend pas bien les mécanismes de l’épistémologie modeste, encore moins en quoi elle est nocive, et surtout en quoi son opposé ne l’est pas. Selon Yudkowski, il ne faut pas adopter l’épistémologie modeste, car on en deviendrait paralysé par le constat que tout ait déjà été fait par des hommes plus compétents que nous; or, si on rejette cette épistémologie, comment ne pas tomber dans l’excès inverse comme, pour reprendre l’exemple du livre, les malades du cancer qui décident de se soigner avec des graines au lieu d’aller en chimiothérapie, car ils « savent mieux que les scientifiques » ?

Ishmael et le métarécit

Le thesauriseur et le singe, Pierre Francois Martenasie, Fables de La Fontaine: Fable CCXVI

L’Homme une fois disparu, y aura-t-il un espoir pour le gorille?

Extrait d’Ishmael, Daniel Quinn (1992)

Ishmael est le premier ouvrage d’une trilogie du productif Daniel Quinn. Sous la forme d’un dialogue socratique entre un écrivain et un gorille professeur (!), il questionne la place de l’homme dans le monde et adresse une critique sévère de la civilisation. Le récit s’ouvre sur la découverte par un narrateur anonyme d’une annonce dans le journal: « professeur recherche un élève souhaitant sauver le monde ». Il part à la rencontre du dit professeur et surprise alors, tombe nez à nez avec un primate.

Ishmael, le gorille, prend l’élève sous son aile. Il lui présente des définitions qui seront la base du raisonnement conduit dans la suite de ce qui ressemble plus à un conte philosophique qu’à un essay dans les règles de l’art. Pour lui, les peuples se caractérisent par leurs « histoires ». Une « culture » est un ensemble d’hommes qui jouent un rôle dans leur histoire collective; Ishmael la personnifie en femme sous le nom de Mère Culture. Il lui explique la distinction entre les Ceux-qui-laissent et les Ceux-qui-prennent, traduits de l’anglais takers and leavers. Par Ceux-qui-prennent il faut comprendre les gens qui appartiennent à la culture dominante. Les Ceux-Qui-Laissent sont les sociétés que l’on qualifie de nos jours de primitives. Le narrateur quarantenaire blanc américain fait donc partie des Ceux-qui-prennent et on lui a inculqué leur histoire depuis son enfance.

En échangeant avec ce narrateur, Ishmael déconstruit les mythes de la culture des Ceux-qui-prennent en les mettant face à leurs contradictions. Homo sapiens n’est pas l’aboutissement de l’évolution, il n’a pas vocation à sauver le monde. En partant perpétuellement à la conquête de plus d’espaces, ils violent la loi élémentaire de toute espèce: celle de ne pas faire la guerre aux autres êtres vivants (ce que D. Quinn appelle dans son oeuvre loi de la compétition limitée). Ces idées devaient paraître novatrices en 1992, la date de publication d’Ishmael. En 2020, elles seront au moins familières aux personnes sensibilisées aux thématiques de l’écologie. Le schéma historique proposé par Ishmael est simple: l’homme vivait bien1 On sait maintenant que c’est vrai. Un jour il a inventé l’agriculture, ce qui a fait augmenter sa population. Il a eu besoin de plus de terres, en a donc volé à la nature ce qui a conduit à une nouvelle augmentation de la population et ainsi de suite. Ajoutons à ça le progrès technologique pour améliorer le rendement agricole, et nous sommes rentrés dans un cercle vicieux jusqu’à avoir des voitures et des iPhone.

Dans un second temps, Ishmael s’attaque à un mythe de la culture des Ceux-qui-Prennent, celui d’Adam et Eve. Pour lui, le fruit défendu représente la propension des hommes à se prendre pour des Dieux. Si la descente d’Eden est pour les chrétiens une chute, c’est car ce mythe a été transmis dans la tradition orale des Ceux-qui-laissent pour expliquer l’ascension des Ceux-qui-Prennent grâce à l’agriculture2Le mythe d’Adam et Eve remonte à bien longtemps. Il existe beaucoup de similarités entre la Genèse et les écrits mythologiques ancestraux de différents peuples antiques antérieurs aux Hébreux.. En parlant d’agriculture, Ishmael nous donne aussi une interprétation du mythe d’Abel le pasteur et Cain le fermier. Le meurtre commis par Cain est une métaphore de l’oppression des Ceux-qui-Laissent par les Ceux-qui-Prennent qui n’ont pas hésité à chasser les chasseurs-cueilleurs de leurs terres pour récupérer des espaces fertiles. Cette perspective sur la naissance de l’agriculture rejoint le travail de James C. Scott dans son livre Against the Grain, traduit en Français sous le nom d’Homo Domesticus, qui est d’ailleurs mentionné dans la postface de la traduction française d’Ishmael aux Éditions Libres.

Dans les derniers chapitres du livre, le narrateur se rend compte de la différence fondamentale entre les takers et les leavers. Les Ceux-qui-Prennent ont le besoin futile d’avoir un contrôle total sur les éléments. Ils ne veulent pas se contenter de leur condition d’animal. Quand notre narrateur demande au professeur comment rejoindre les Ceux-qui-Laissent, ce dernier lui dit qu’il vaut mieux convaincre les siens de rejeter leur mode de vie et de changer de paradigme plutôt que de les quitter. Il note qu’il ne faut pas renoncer à l’agriculture. Suite à cette conclusion, on apprend la mort par pneumonie d’Ishmael.

Le choix de la forme « dialogue » est à double tranchant. L’usage de l’échange permet de mettre en exergue la gymnastique mentale à l’oeuvre dans l’esprit d’un des Ceux-qui-prennent découvrant le point de vue du gorille professeur. Elle donne aussi de la hauteur aux thèses de Daniel Quinn puisqu’elles sont amenées progressivement par questions-réponses. Néanmoins, ce jeu de question-réponse donne lieu à des longueurs dans le raisonnement (avec des pages entières d’échanges d’une seule ligne avant qu’Ishmael parvienne à exposer son raisonnement). Certaines thèses auraient pu être formulées de façons beaucoup plus succinctes ou être plus étayée. Là n’est pas le principal problème du livre.

Les explications d’Ishmael paraissent intéressantes pour le lecteur naïf. Hors Daniel Quinn sélectionne des anecdotes et des tendances historiques, certes fondées, pour en faire des généralités. À de nombreuses reprises, il fait appel aux émotions, au « aww » factor, en simplifiant des énoncés et des faits. Le procédé rhétorique est toujours le même au cours du récit: prendre des concepts populaires sur l’histoire ou/et l’écologie, les présenter d’une manière faussement didactique avec quelques exemples bien choisis et montrer à quel point ce nouveau point de vue est mind-blowing pour le narrateur. Le professeur Allen B. Downey a réalisé une liste de 10 biais logiques et rhétoriques qui jonchent Ishmael (sans compter les cryptoappels au génocide lors du chapitre abordant le thème de la surpopulation).

On pourra répondre à tout ça que le but d’un livre comme Ishmael est de faire réfléchir et de sensibiliser le public à des problématiques qui autrement paraîtraient infiniment complexes. Et malgré ces défauts, certaines idées du livre sont intéressantes, notamment à propos de notre conception du monde. Cependant, peut-on développer une réflexion aboutie et pertinente en les basant sur une vision des faits qu’on simplifie et dépouille de détails jusqu’à la rendre unilatérale?

Grand narrative (ou métarécit): dans la théorie critique, et en particulier en philosophie postmodernisme, un grand narrative est une idée abstraite qui forme une explication complète d’un phénomène historique.

Selon John Stephens, c’est «un schéma narratif culturel global ou totalisant qui ordonne et explique la connaissance et l’expérience». Par conséquent, un grand narrative est une histoire sur une histoire, expliquant pleins de «petites récits» dans un schéma totalisant (qui veulent englober le plus de choses possible).

Source: https://www.newworldencyclopedia.org/entry/Metanarrative

Comme dans Sapiens de Yuval Noah Harari, plutôt que d’inviter à la réflexion avec une étude documentée, on gave le lecteur d’un grand narrative3Dans le cadre d’Ishmael, c’est ironique car l’oeuvre se veut être une déconstruction du grand narrative de la culture occidentale, d’une métahistoire qui se suffit à elle-même pour comprendre tout le déroulé de « l’épopée » humaine.4 Cette expression est erronée mais le concept est utilisé dans Ishmael; je me propose donc de l’utiliser dans ce cadre.

Ces grand narratives sont dangereux puisqu’ils peuvent être manipulés et l’ont déjà été par le passé comme mentionné par Ishmael en parlant du 3ème Reich. Les gens aiment les grand narratives pour les mêmes raisons que certains peuvent adhérer à des théories du complot: ça leur donne une clé de lecture pour comprendre un monde devenu si complexe. Pourtant, au fond, certaines conceptions ne sont pas fausses, mais un livre comme celui de James C. Scott cité plus haut sera beaucoup plus pertinent pour traiter de la question centrale de la naissance de l’agriculture. Ainsi de suite, pour chacun des thèmes abordés par le gorille savant de l’ouvrage on peut trouver des travaux qui discutent de façon moins caricaturales et moins idéologisée ces problématiques.

Malgré tout, la critique que Daniel Quinn fait de la culture dominante sur Terre est pertinente. Il est important de détruire le récit de la grande histoire humaine telle qu’on le conçoit à travers le monde actuellement car il amène à la ruine écologique. Mais à quoi bon remplacer cette grande histoire par une autre grande histoire si ce n’est pour la tendance humaine de vouloir tout simplifier, à toujours chercher un sens à des phénomènes qui n’en ont parfois pas (j’espère en faire un jour un article à part).

À l’heure où l’homme n’a jamais eu accès à tant d’information, nous devrions reconnaître le fait que notre histoire commune est d’une complexité infinie, et qu’aucun grand récit ne peut en envelopper toutes ses intrications et ses ramifications. Le problème avec une telle approche c’est qu’elle ne permet pas de faire de l’idéologie5sarcasme… Seulement, l’écologie n’est pas une idéologie, et il ne faut pas la faire passer comme telle.