Le ticket et la loterie

Stage Fort across Gloucester Harbor, Fitz Henry Lane, 1862 

Il m’est impossible de m’intéresser à un sujet si je n’ai pas une sorte de motivation inexplicable de le faire. Toutes mes tentatives pour me conditionner à rester motivé sur un sujet qui ne m’intéresse pas plus que ça se sont révélées infructueuses. À vrai dire, tous les sujets sont intéressants dans une certaine mesure; mais il y en a qui suscitent en moi un intérêt profond quand d’autres me font à peine lever un sourcil. Je pourrais faire une hiérarchie des sujets qui m’intéressent, mais celle-là, en plus d’être très personnelle, serait assez éphémère.

Pour un entomologiste1Personne qui étudie les insectes, les insectes sont les êtres vivants les plus cools du monde et il en existe plusieurs millions d’espèces différentes: c’est comme si la nature leur avait fait le cadeau de leur donner pleins de joujoux à étudier. Moi, les insectes me font ni chaud ni froid, mais j’aime bien les abeilles et les coccinelles. Par contre, il y a quelques mois, je pouvais me renseigner pendant des heures sur les récentes découvertes à propos des différences entre Homo Sapiens et Homo Neandertal ainsi que leur disparition, alors qu’il n’y en a plus sur terre depuis au moins 30 000 ans. Je pense qu’un Homo Neandertal touche celle d’un entomologiste sans faire bouger l’autre. De la même façon, il y a des personnes qui sont obsédés par les vieux tickets de bus. Pour la modique somme de 500 dollars, on peut trouver des tickets du tramway de Montréal datant de 1952, alors que des tickets valides sont disponibles pour seulement 1 euro 90 (post sponsorisé par la RATP).

C’est comme si, comme le présente Scott Alexander2ici, ceux qui collectionnent les tickets de métro avaient tirés le mauvais lot à la loterie des fascinations. Certaines personnes ont en revanche tiré le lot « business » à cette même loterie, et aurons sûrement plus de facilité à entreprendre et devenir millionnaires. Ceux qui seront fascinés par un domaine particulier des sciences auront plus de facilité à faire avancer la connaissance humaine dans le domaine qui les passionne tant. Certains vont prendre en grippe les sciences, mais devenir obsédés par une cause politique ou une question philosophique bien précise. Et il y a ceux qui obtiennent d’autres lots, et connaissent par cœur toute l’histoire du Stade de Reims depuis 1945.

Certains lots de la loterie vous feront réussir votre vie professionnelle, mais feront de vous des gens ennuyeux à mourir qui ne parlent que de leur travail qui les intéresse tant; d’autre pourront vous donner la capacité de faire progresser un sujet d’étude, mais vous rendront incapables de profiter des choses simples de la vie. Ceux qui sont passionnés de voyages ne tireront pas d’avantages professionnels de leur fascination et perdront beaucoup d’argent pour assouvir leur soif de découverte, mais gagneront en capital social. Enfin, tirer le lot « politique » ou « sport d’équipe » à la loterie des fascinations vous lâchera dans une arène de partisans assoiffés de sang qui débattent à s’étriper. Au moins, cette dernière option vous laisse l’opportunité de profiter d’une bière bien fraîche devant la télévision chaque weekend – et crois-moi, ce n’est pas le pire des lots à tirer.

Une particularité de ce type de fascinations qui me parait très important est leur désintéressement. Comme l’explique Paul Graham3Dans cet article, l’attrait d’un collectionneur pour les vieux tickets de bus n’a aucune finalité intrinsèque. Il ne le fait pas pour l’argent, pas pour signaler aux autres à quel point c’est une personne intéressante; il le fait juste, car il a obtenu cette passion à la loterie des fascinations et que du coup ce sujet l’intéresse sincèrement et profondément, rien d’autre.

On se demande souvent comment des gens peuvent produire des choses extraordinaires, que ce soit dans les arts, les sciences ou n’importe où. En regardant les récits de la vie de ces personnes qui marquent leurs domaines, on remarque souvent qu’en plus d’être déterminés et talentueux, ils ont ce petit supplément d’âme, cette fascination pour le sujet qu’il étudie. Michael Ventris était architecte, mais est resté dans l’histoire pour être l’homme qui a déchiffré dans les années 50 le linéaire B, le langage de la civilisation mycénienne qui occupait la Grèce au IIIème millénaire avant JC. Comment a-t-il pu faire mieux que les dizaines de chercheurs archéologues bardés de diplômes qui ont consacré leurs vies à déchiffrer ce langage? Une partie de la réponse réside dans le fait que Ventris est devenu obsédé par les langues antiques à 14 ans, après avoir assisté à une conférence de la légende Arthur Evans. Les langages antiques, c’est le lot qu’il a gagné à la loterie des fascinations.

Une tablette d’argile contenant du linéaire B

Ventris a publié son premier article dans l’American Journal of Archaeology à 18 ans, en 1940, et en 1953, avec John Chadwick, ils déchiffraient le Linéaire B4Ils sont partis de l’hypothèse que le linéaire B était une sorte de forme archaïque du grec classique. À ce jour, le linéaire A, antérieur au linéaire B, est toujours indéchiffré – et le restera probablement quelques années encore.. Est-ce que tous les travaux préliminaires, qu’il a réalisés entre 1940 et 1953 en parallèle de sa profession d’architecte, ont préparé le terrain pour le déchiffrement du linéaire B? Ce serait donner trop d’intentionnalité à Ventris a posteriori. Non; il devait juste adorer ce qu’il faisait, c’est-à-dire étudier des langues anciennes, il a trouvé une piste prometteuse et l’a exploré. Il a trouvé cette piste prometteuse, car il était fasciné par ce qu’il faisait, et le faisait de façon désintéressée. Il ne pouvait pas s’empêcher de penser et étudier des langues mystérieuses et indéchiffrées.

Paul Graham pense que la fascination se substitue alors à la détermination comme au talent, car on travaille sur un sujet qui nous intéresse sans prendre ça pour du travail. Pour lui, pour être un génie, il faut avoir une obsession désintéressée pour un sujet important.

Cependant, il n’y a pas de sujet intrinsèquement important et qui seraient en opposition à des sujets futiles. Newton avait par exemple 3 obsessions: l’alchimie, la théologie et la physique. Il est seulement connu pour la dernière. Si il était arrivé sur Terre un siècle plus tard ou plus tôt, il ne serait peut-être connu que pour être un des derniers alchimistes de l’histoire avant que cette discipline ne tombe aux oubliettes. Les proches de Ventris on sûrement dû lui dire à de nombreuses reprises que son obsession pour des langues parlées il y a 4000 ans par des peuples disparus était stupide et que ça le détournait de sa carrière d’architecte. Les obsessions de Newton pour la physique et Ventris pour le linéaire B se sont révélées importantes bien a posteriori. Pour beaucoup de leurs semblables, le jour où on se rend compte que le produit de leur passion était utile arrive après leur mort, en témoignent les nombreux artistes morts dans la misère ou comme trafiquants d’armes en Éthiopie. Et pour chaque Newton ou Ventris, il y a eu des milliers d’autres types qui n’ont pas eu la chance d’avoir tiré le bon lot à la loterie des fascinations ni d’être là au bon moment et au bon endroit. Il n’y a pas de sujets qui importent à un instant t, ou plutôt; il est impossible de savoir si un sujet importe ou pas à l’avance.

C’est plutôt une bonne nouvelle. Ça veut dire que peu importe ce que vous avez tiré à la loterie des fascinations, ce n’est pas la peine de se sentir coupable si c’est quelque chose qui vous parait moins bien, moins intéressant ou moins utile que les autres. Au lieu de se forcer à persévérer dans un domaine qui ne vous intéresse pas pour le regard des autres, vous aurez bien plus de succès dans le sujet qui vous fascine, car la loterie des fascinations l’a choisi spécialement pour vous. Il faut juste trouver l’opportunité d’expérimenter, d’explorer différents domaines pour trouver celui qui attise la curiosité sans trop savoir pourquoi; en quelque sorte, repérer le chemin de moindre résistance et se laisser porter.

Est-ce que ce sera utile? On ne le saura pas avant longtemps et peu importe. Au moins, ce sera intéressant.

L’Empire de la lune d’été

War on the plains, George Catlin (1834)

L’article suivant est la traduction de la critique du livre L’Empire de la Lune D’Été de S. C. Gwynne par Scott Alexander:

L’histoire ressemble beaucoup à xkcd: on s’attend à ce qu’elle soit triste, qu’elle soit merveilleuse, mais pas à ce qu’elle soit aussi grande.

Quand on est enfant, l’histoire est simple. D’abord, il y a eu l’Égypte et Babylone. Puis il y a eu la Grèce. Puis Rome. Puis le Moyen Âge et l’essor de l’Islam. Puis Christophe Colomb et Magellan. Puis la période coloniale, la guerre civile américaine, certains événements, la révolution, les deux premières guerres mondiales, la guerre froide, la décolonisation et le présent. La Chine a peut-être aussi fait quelque chose à un moment donné.

Et tout cela est si intéressant que vous ne réalisez que plus tard que ça n’a aucun sens. Comment se fait-il que l’Égypte ait été la seule puissance mondiale pendant un millier d’années et qu’elle ait soudainement cessé d’être importante ? Les Goths ont-ils mis Rome à sac ? Qui étaient les Goths, d’où venaient-ils avant de piller Rome et que leur est-il arrivé après ? Comment un prophète d’une petite ville déserte a-t-il réussi à conquérir six grands empires en un demi-siècle ? Où se trouvait tout le reste du vaste et fertile continent américain lorsque les Aztèques et les Incas construisaient leurs civilisations ? La Russie est-elle apparue de nulle part ?

La première fois que j’ai pu lire un livre d’histoire de meilleure qualité, c’était la bande dessinée Histoire de L’univers de Larry Gonick. Je l’ai eu quand j’étais enfant, probablement en pensant qu’en tant que BD il y figurerait un traitement léger et drôle de l’histoire, dans le même esprit que celles que j’avais déjà lues. J’avais absolument tort. Non seulement elle traitait de tous les facteurs de fond que mes livres scolaires occultaient « pour avancer dans le programme » ou « à cause de désaccords enter historiens », mais il élargissait l’échelle avec laquelle je considérais les phénomènes historiques.

La Phénicie. L’Arménie. La Lombardie. Almoravides. Le khanat Kara-Khitan. L’Empire du Ghana et les Songhaïs. Les Séfévides, Vijayanâgara. Des gens et des endroits dont je n’avais jamais entendu parler et qui étaient importants à leurs époques.

Et ce n’est pas tout. La rébellion du Turban jaune a tué plus de gens que le Vietnam; la rébellion du Lotus blanc a tué autant de gens que la Première Guerre mondiale. La plus grande ville du monde entre la chute de Rome et la révolution industrielle était Angkor, capitale de l’empire khmer au Cambodge. Dix pour cent de la population romaine était juive, et après la Diaspora, les Juifs se sont révoltés et ont massacré des centaines de milliers de Romains avant d’être maîtrisés. Il existe des pyramides géantes dans le Missouri, construites par une tribu amérindienne qu’aucun homme blanc n’a jamais rencontrée et qui a bâti des villes plus grandes que les grandes capitales européennes de l’époque. Le Premier ministre français a demandé à rejoindre la Grande-Bretagne dans les années 1950, mais les Britanniques ont rejeté son offre. La Syrie et l’Égypte ont fusionné en 1958 mais se sont séparés quelques années plus tard.

Et ainsi de suite. Le fait est que je me suis habitué à être surpris par l’Histoire.

Néanmoins, j’ai été étonné d’apprendre qu’il y avait eu un empire amérindien plus important que les Aztèques, qui a vaincu les conquistadors à plate couture, qui a combattu l’armée américaine pendant trente ans et qui est resté indépendant jusqu’aux années 1870, en plein milieu des États-Unis, et que je n’avais jamais entendu parler d’eux auparavant.

L’Empire de la Lune d’Été est un livre sur les Comanches. Ils n’étaient pas très avancés par rapport aux normes occidentales. Ils ne construisaient pas de villes, ne pratiquaient pas l’agriculture, ne centralisaient pas leur gouvernement, et n’avaient pas de forme d’écriture. Le livre affirme, aussi difficile à croire que cela puisse paraître, qu’ils ne pratiquaient pas l’art et n’avaient même pas de religion. Ils se contentaient de monter à cheval pour chasser le bison et faire la guerres. Mais ils étaient vraiment, vraiment doués pour cela. Dans les années 1800, ils avaient battu pratiquement toutes les autres tribus indiennes du centre des États-Unis et s’étaient étendus aux états modernes du Texas, de l’Oklahoma, du Nouveau-Mexique, de l’Arizona, du Colorado et du Kansas, leur territoire étant bordé par un ensemble de tribus « vassales » qui leur payaient un tribut et fonctionnaient comme une seule entité économique.

Au XVIe et XVIIe siècle, les Espagnols ont tenté de s’étendre vers le nord à partir du Mexique. Ils ont perdu quelques chevaux, ces chevaux ont commencé à courir en liberté dans les grandes plaines, les Comanches les ont capturés. Ils sont devenus si bons en équitation qu’ils ont en fait repoussé les Espagnols jusqu’à ce que le gouvernement espagnol abandonne et leur promette des conditions de paix avantageuse pour qu’on les laisse tranquilles.

Lorsque le Mexique a pris le relais et a essayé de coloniser le Texas, les Comanches les ont battus si fort qu’ils ont décidé d’obtenir de « l’aide » en invitant les Anglo-Américains à venir les coloniser, ce qui a conduit à la révolte du Texas, à la guerre du Mexique, etc. Pendant les trente premières années du Texas américain, le contrôle américain ne s’est étendu qu’à la moitié orientale de l’État, la moitié occidentale étant totalement comanche et presque inexplorée. La frontière était tellement redoutée que des endroits comme Fort Worth étaient à l’origine une ligne de forts destinés à protéger les Texans des raids comanches.

Ces raids sont probablement la partie la plus troublante du livre. D’un côté, d’accord, les blancs essayaient de voler la terre des Comanches et ils avaient tous les droits d’être en colère. Cependant, la façon dont les Comanches exprimaient cette colère consistait à entrer dans les territoires blancs, à trouver un village, une ferme ou une propriété blanche, à l’entourer, puis à passer des heures ou des jours à torturer tous ceux qu’ils y trouvaient de la façon la plus horrible possible avant de tuer les hommes et d’asservir leurs femmes et les enfants. Parfois, les gens étaient scalpés vivants. Les femmes étaient généralement violées en groupe des dizaines de fois, puis réduites en esclavage, emmenées sur le territoire des Comanches et violées encore une fois. Les enfants étaient forcés de regarder leurs parents se faire violer, torturer et tuer, ou vice versa.

Leur passe-temps favori était de trouver une ferme isolée quelque part, de se promener en tenue de guerre, de communiquer une version ou une autre de « Oh, bonjour, je sais à quoi vous pensez, mais en fait nous ne faisons que passer, pourriez-vous nous donner un morceau à manger ? », de profiter d’un festin somptueux préparé par des colons extrêmement nerveux, puis de dire à la fin du repas « Très bien, en échange de ce festin nous vous donnons cinq minutes d’avance », puis de leur donner cinq minutes pour s’enfuir avant de torturer/tuer toute la famille de la manière décrite plus haut.

Les Comanches correspondent à ce type de civilisations de chasseurs-cueilleurs qui sont en même temps vraiment méchant avec les gens en dehors de la tribu tout en montrant une gentillesse sincère envers tous ceux qui en font partie. Nous le savons car parfois, s’il y avait de très jeunes enfants, et si les Comanches se sentaient un peu à court d’effectif, ils les capturaient et les adoptaient comme Comanches à part entière (après avoir torturé les parents, bien sûr) et certains de ces enfants grandissaient plus tard pour écrire des livres en anglais sur leur expérience. Mais cette pratique a certainement conduit à des situations délicates, et le livre se concentre sur l’une d’entre elles : le dernier grand chef des Comanches, Quanah, était à moitié blanc, fils d’un chef comanche et d’une femme texane qui avait été capturée à l’âge de neuf ans.

Il y avait donc un peu de trafic entre les États-Unis et les Comanches au XIXe siècle, des Blancs capturés et élevés par les Comanches. Les captifs étaient repris des années plus tard et ramenés dans la société américaine. Dans le même temps, les Indiens vaincus sont installés dans des réserves et on leur apprend à adopter le mode de vie des Blancs. Or tout au long de la description de ces événements dans le livre, on retrouve une posture constante :

Tous les blancs qui ont rejoint les tribus indiennes l’ont adoré et ont refusé de retourner à la civilisation blanche. Tous les Indiens qui ont rejoint la civilisation blanche l’ont détestée et ont fait tout leur possible pour retourner à leur vie précédente.

Il y avait beaucoup à aimer dans la vie tribale. Les hommes n’avaient pas de travail, sauf pour chasser occasionnellement quelques bisons et s’ils se sentaient courageux, d’aller à la guerre. Les femmes travaillaient à la cuisine et à la préparation du bison, mais elles semblaient s’en tirer bien par rapport aux pionnières blanches ou, d’ailleurs, aux femmes d’aujourd’hui. Toute la culture était nomade, et ils chevauchaient où ils voulaient à travers de vastes plaines ouvertes sans aucune propriété, ni bâtiment ou mur. Et tout le monde était étonnamment bon dans ce qu’il faisait; les hommes comanches étaient probablement les meilleurs archers et cavaliers de l’histoire, et même les femmes et les enfants avaient des capacités de survie et de pistage dans la nature sauvage qui faisaient honte même aux meilleurs pionniers blancs. Cela ressemble à une vie de loisirs, de fortes traditions, d’excellence et de jouissance de la nature, et je ne suis pas surpris que les gens aient préféré cette vie à l’horrible vie de pionniers blancs, faite d’agriculture éreintante et de sermons religieux sans fin.

Et le phénomène de Blancs préférant le mode de vie indien ne s’est pas limité aux Comanches du XIXe siècle. Un article du Omohundro Institute of Early American History and Culture note que :

« À la fin de la période coloniale, très peu d’Indiens, voire aucun, n’avaient été transformés en Anglais civilisés. La plupart des Indiens qui avaient été éduqués par les Anglais – certains contemporains pensaient tous – sont retournés dans la société indienne à la première occasion de retrouver leur identité indienne. D’autre part, un grand nombre d’Anglais avaient choisi de devenir Indiens – en fuyant la société coloniale pour rejoindre la société indienne, en ne tentant pas de s’échapper après avoir été capturés, ou en choisissant de rester avec leurs ravisseurs indiens lorsque les traités de paix leur donnait la possibilité de rentrer chez eux ».

Il cite ensuite un personnage aussi important que Benjamin Franklin, qui avait lui-même remarqué le phénomène :

« Lorsqu’un enfant indien a été élevé parmi nous, qu’il a appris notre langue et qu’il s’est habitué à nos coutumes, mais qu’il va voir ses parents et qu’il fait une promenade avec eux, il est impossible de le persuader de revenir. Mais quand des blancs des deux sexes ont été faits prisonniers jeunes par les Indiens, et qu’ils ont vécu un certain temps avec eux, qu’ils ont été rançonnés par nos Amis, et traités avec toute la tendresse imaginable pour les convaincre de rester parmi les Anglais, malgré tout en peu de temps ils deviennent dégoûtés par notre mode de vie, et par les soins et les peines qui sont nécessaires pour le soutenir, et ils prennent la première bonne occasion de s’échapper à nouveau dans les bois , d’où on ne pourra pas les récupérer. »

Je sais que l’idéalisation du « bon sauvage » est un biais évident et bien documenté. Mais j’ai été frappé par les descriptions des interactions entre les Comanches et les Blancs dans le livre. Les Blancs qui ont rencontré les Comanches s’extasient presque tous devant leur apparence imposante, noble, saine, recueillie et vivante. Il n’y a pas beaucoup de traces de ce que les Comanches pensaient des Blancs, mais les rares qui existent suggèrent qu’ils nous considéraient essentiellement comme pathétiques, rabougris et « défectueux ».

Je me souviens, quand j’étais plus jeune, d’avoir lu un des essais de philosophie d’Ayn Rand. Elle y parlait de l’esthétique du retour à la nature du New Age et elle commentait l’ironie de voir des gens qui pouvaient construire des gratte-ciel et voler vers la lune vénérer comme supérieurs des gens qui s’accroupissaient dans la boue et vivaient dans des huttes sordides. Je me souviens avoir été profondément impressionné par cette idée à l’époque et l’avoir considérée comme une profonde sagesse.

Mais maintenant, j’y réfléchis davantage et je me rends compte que les civilisations ne sont pas des personnes. Nous ne sommes pas « des gens qui peuvent construire des gratte-ciel et voler jusqu’à la lune » – même si quelqu’un fait partie des rares ingénieurs qui conçoivent des gratte-ciel pour gagner sa vie, il se peut qu’il n’ait pas la moindre idée de la façon dont il faut s’y prendre pour couler du béton. Et les gens qui ont rencontré ces gens qui vivent dans des huttes de terre ont presque tous – car ce n’est pas la première fois que j’entends cela – un respect incroyable pour eux en tant qu’êtres humains, même s’ils sont repoussés par la « primitivité » de leur civilisation.

Et en même temps, je continue à parcourir ma critique de la Dernière Superstition et cette idée aristotélicienne de créatures vivant en accord avec leur nature et de créatures agissant de manière contre-nature et finissant par être moralement « défectueuses ». Feser revient sans cesse sur son exemple d’un écureuil défectueux qui ne mange que du dentifrice et ne veut pas courir après les glands avec les autres, ce qui lui donne une impression (pathétique) d’avoir une certaine valeur.

Je ne crois pas qu’il y ait une sorte de réalité objective, ontologique, à cette sorte de « bonté de la vie en adéquation avec la nature », mais il est difficile de ne pas remarquer qu’au moins d’une manière contiguë et non fondamentale, un écureuil qui vit entièrement de dentifrice est assez pitoyable et ne fonctionne pas selon les spécifications du cahier des charges d’un écureuil normal.

Et chaque fois que ces éthiciens de la vertu essaient de réfléchir à la nature humaine, ils arrivent à une sorte de conception ennuyeuse, conservatrice, à base de « Eh bien, soyez chrétien et n’ayez pas de relations homosexuelles, et tout devrait bien se passer ». Mais L’Empire de la Lune d’Été a certainement fait germer cette idée – et je me rends compte que des auteurs peuvent être assez bons pour faire valoir leur point de vue même quand ça n’a pas l’air délibéré et en l’étayant amplement par des citations de l’époque – cela donnait certainement l’impression que les Texans conservateurs sont les écureuils mangeurs de dentifrice et que les Comanches sont ceux qui étaient dignes, sauvages et libres et vivaient « la belle vie » au sens le plus aristotélicien du terme.

Je me suis longtemps demandé si la civilisation était une erreur. Si c’était le cas, ce n’était pas une erreur facile à éviter. Mis à part la persistance obstinée des Comanches, une fois que des personnes civilisées disposant de la technologie et d’armées professionnelles commencent à rivaliser avec des personnes moins civilisées, les résultats sont toujours biaisés en faveur des premiers. C’est un vrai dilemme du prisonnier, où les descendants de ceux qui ont déserté un heureux équilibre fait de chasse et de cueillette afin d’obtenir un léger avantage numérique et militaire sur leurs ennemis ont fini par devenir empâtés, misérables et armés jusqu’aux dents.

C’est une autre raison pour laquelle j’ai toujours trouvé certaines philosophies politiques modernes si stériles. Le concept de société n’existe pas et chacun est libre de choisir le mode de vie qu’il veut ? Dites-le aux descendants des Comanches. L’une des histoires les plus déchirantes du livre raconte l’histoire d’un groupe de Comanches après qu’ils aient passé un certain temps dans une réserve. Ils disent qu’ils veulent quitter la réserve et retourner à leur mode de vie traditionnelle. Finalement, le gouvernement leur dit d’essayer. Ils quittent la réserve, et… rien. Leurs sites sacrés ont tous été achetés par des éleveurs de bétail. Les plaines ouvertes qu’ils parcouraient autrefois sont maintenant parsemées de barbelés et de villages. Les bisons qu’ils chassaient autrefois sont maintenant presque éteints. En désespoir de cause, ils retournent dans la réserve et y restent jusqu’à leur mort.

Un de mes espoirs pour l’avenir est que quelqu’un trouve comment combiner les aspects de la vie des chasseurs-cueilleurs qui semblent si importants pour le développement humain avec certains des progrès que nous avons réalisés depuis lors, comme la médecine moderne, la technologie et la science, et non la torture/le meurtre. À moins d’un événement inattendu comme le Changement, j’admets que cela devra probablement attendre l’ère post-singularité.

Mais revenons au livre. Les Comanches ont efficacement résisté aux colons blancs pendant une trentaine d’années, principalement en raison de leur connaissance de l’environnement des Plaines et de leur adaptation à celui-ci. Jusqu’à la guerre de Sécession, les arcs et les flèches des Comanches se sont révélés être une meilleure technologie que les fusils des colons, car ces derniers étaient très difficiles à recharger et, lorsqu’un colon avait terminé, il était généralement déjà transpercé de flèches. Le « problème Comanche » devint si grave que pendant la guerre de Sécession, la frontière fut en fait repoussée de plusieurs centaines de kilomètres et les blancs durent évacuer plusieurs centaines de kilomètres du Texas. Après la guerre, le gouvernement américain s’est retrouvé avec beaucoup de soldats dont il ne savait pas vraiment quoi faire et a décidé de les retourner contre les Comanches.

L’un des domaines dans lesquels le livre excelle est la description des « traités » que le gouvernement américain allait signer avec les Indiens. J’ai toujours su que le gouvernement américain avait la honteuse réputation de constamment rompre ces traités lorsqu’il y voyait le moindre avantage. Je ne savais pas que les Indiens faisaient à peu près la même chose. Les traités étaient une farce pour les deux parties : en général, le « chef » indien qui les signait n’était qu’un chef de guerre local avec une très grosse coiffure pleine de plume d’aigle que les Blancs supposaient être « le boss » de la tribu indienne, comme il est évident que chaque groupe de personnes doit avoir un gouvernement centralisé avec exactement une personne à sa tête.

Les traités ont plutôt bien fonctionné pour les deux parties, dans un sens. Les politiciens blancs pouvaient clamer haut et fort qu’ils avaient réussi à résoudre le conflit avec les Indiens. Le « chef » retournait dans son village avec beaucoup de produits manufacturés que les Américains lui avaient donnés comme pots-de-vin/ »récompenses » pour avoir été un si bon partenaire de négociation. C’était une situation où tout le monde était gagnant, à moins de se soucier réellement de la paix ou d’un résultat juste et équitable, auquel cas, ces traités étaient un désastre.

Le livre admet qu’il n’était pas toujours évident de savoir qui était la poule et qui était l’œuf. Les Comanches ont-ils ignoré les traités parce qu’ils savaient que les Blancs les violeraient de toute façon ? Le livre souligne qu’ils ont respectés à la lettre leurs traité de paix avec les Espagnols pendant plusieurs siècles. Mais dans l’ensemble, cela semble être un cas classique de politique stupide de la part des deux partis.

Je ne sais pas à quoi ressemble le Bureau des affaires indiennes aujourd’hui, mais à l’époque où il n’y avait pas de véritables Indiens dans les réserves, il était l’archétype de tous les groupes corrompus et vilains de bureaucrates dont vous avez pu entendre parler. Leur modus operandi consistait à trouver des Indiens qui étaient en conflit avec les États-Unis, à leur promettre beaucoup de cadeaux et de nourriture s’ils abandonnaient leurs terres et s’installaient dans une réserve, à rire hystériquement lorsque les Indiens acceptaient, puis à empocher l’argent que le gouvernement leur donnait pour acheter des cadeaux et de la nourriture et laisser les Indiens mourir de faim. À un moment donné, la situation était devenue telle que le gouvernement a décidé de licencier tous les fonctionnaires des Affaires indiennes et de les remplacer par des quakers, au motif que ces derniers semblaient dignes de confiance, mais ils n’avaient aucune idée de ce qui se passait et étaient totalement pacifistes, ce qui n’a fait qu’empirer la situation.

À sa façon, le Bureau des affaires indiennes appliquait l’égalité des chances. Non seulement ils étaient horriblement injustes envers les Indiens, mais ils ont également causé la mort de nombreux colons blancs. Une partie du traité du gouvernement avec les Indiens stipulait que le gouvernement n’enverrait pas l’armée dans les réserves indiennes et n’y tuerait pas d’Indiens, car cela allait évidemment à l’encontre de l’objectif même d’une réserve indienne. C’était probablement une bonne politique pour traiter avec les Indiens pacifiques et amicaux comme les Creek, mais quand les Comanches en ont entendu parler, plusieurs bandes de Comanches ont « capitulé » et accepté d’aller dans des réserves, puis les ont utilisées comme base pour leurs raids, en supposant (à juste titre !) qu’une fois qu’ils auraient atteint leur réserve, l’armée ne pourrait rien y faire. Cela a duré une dizaine d’années et des dizaines de blancs ont été tués au cours de ces raids. Le Bureau des Affaires Indiennes leur dit : « Nous les avons obligés à aller dans des réserves et vous vous plaignez encore ? »

L’histoire des relations entre blancs et Comanches a donc été une longue tragédie dans laquelle les deux parties se sont affrontées pour voir qui pouvait être la plus grosse merde envers l’autre, les blancs finissant par gagner (ça se finit généralement comme ça dans ce genre de situation).

Le point culminant, et la seule partie du livre qui n’était pas totalement déprimante était l’histoire de Quanah Parker, le dernier chef des Comanches à moitié blanc. Il a essayé d’organiser les Comanches pour un glorieux baroud d’honneur, et il s’en est plutôt bien sorti, mais quand il est devenu évident que cela ne marchait pas, il a capitulé et s’est rendu à la réserve avec sa tribu. Et même si le reste de sa nation a commencé à sombrer, Quanah a eu la bonté d’esprit d’essayer de « tirer le meilleur parti d’une mauvaise situation ». Il a appris comment fonctionnait la politique américaine, s’est enrichi, et a ensuite passé le reste de sa vie à faire des choses géniales comme fonder le mouvement de peyotl chez les Amérindiens, voyager, aller à la chasse avec le président Roosevelt et enfin et surtout, épouser sept femmes.

Dans l’ensemble, j’ai aimé ce livre. L’auteur a pris la mauvaise décision de faire part de cette histoire d’une façon non linéaire au lieu de suivre une approche chronologique plus facile à suivre, mais je le pardonne. C’est un livre un peu romantique, alternant la « sensationalisation » des Comanches en tant que psychopathes meurtriers et leur idéalisation en tant que nobles et libres. Parfois le monde est vraiment romantique, et vous n’obtenez pas de points supplémentaires à essayer de le faire passer pour ennuyeux. Ce récit a aussi mis en lumière une partie de l’histoire qui était apparemment assez importante pour l’Ouest américain et dont j’ignorais totalement l’existence.

Pédagogie miracle

Le projet Follow Through est « la plus vaste expérimentation à grande échelle jamais effectuée dans le domaine de l’éducation en Occident ». Menée de 1968 jusqu’à la fin des années 70, même si l’analyse des résultats se poursuit jusqu’en 95, son budget initialement prévu1Finalement, ce budget a été drastiquement revu à la baisse. est de 120 millions de dollars en 1968, soit près d’un milliards de dollars actuels.

Le but est de tester sur 350 000 élèves américains différentes méthodes d’enseignement afin de déterminer celle qui serait la plus efficace. Cet objectif s’intègre dans la politique de lutte contre la pauvreté de Lyndon Johnson afin d’améliorer l’efficacité du système éducatif américain. Les enjeux sont donc énormes tant les potentielles externalités sont importantes, et 22 méthodes pédagogiques différentes vont être essayées sur des élèves des 4 coins du pays.

On propose aux parents des écoles participantes au programme de choisir quelle méthode d’enseignement sera appliquée à leur enfant. Des groupes témoins reçoivent un enseignement traditionnel. Pour évaluer la pertinence d’une méthode vis-à-vis d’une autre, on teste 3 niveaux de compétences: les compétences de base (orthographe, grammaire), les compétences cognitives (raisonnement notamment) et enfin leurs réponses affectives (au niveau de la confiance en soit et du sens des responsabilités).

Parmi les méthodes testées, la plupart ont des résultats inférieurs à leurs pendants traditionnels suite à la tenue d’examens standardisées. Ce n’est non plus surprenant dans la mesure où elles ont été choisies arbitrairement par des parents d’élèves, et que les enseignants avaient eux-mêmes leurs propres méthodes de prédilection. Seule une des méthodologies se montre bien supérieure aux autres sur tous les plans lors des tests. Il s’agit de l’enseignement direct (Direct Instruction).

La 3e voie
Source: 3emevoie.org

L’hypothèse de base de l’instruction directe est la suivante:

“[…] Les enfants avec lesquels nous travaillons sont parfaitement capables d’apprendre tout ce que nous pouvons enseigner… Nous savons que les difficultés intellectuelles des enfants sont causées par une instruction fautive – pas des enfants fautifs. »

Engelmann & Carnine (1991)

Ainsi, dans l’instruction directe, l’enseignant utilise un script dirigiste et standardisé, souvent extrait d’un manuel scolaire et testé en amont, selon le scénario « I do, we do, you do ». La méthode, répétitive et mécanique, est centrée sur l’enseignant et non sur les élèves. On met en opposition cette vision de la pédagogie avec le mode de pensée « constructiviste » de l’éducation, l’approche selon laquelle l’apprentissage se fait par la découverte et l’expérimentation plutôt que la réception d’information passive et ennuyante. Les partisans de l’Instruction Directe estiment que les méthodes constructivistes « favorisent les enfants entrant à l’école préparés grâce à des parents cultivés et, ironiquement […] exacerbent la distribution inégale de la connaissance et des chances dans la vie. » La méthode Direct Instruction en classe, ça donne à peu près ça:

Les effets positifs de l’instruction direct sont attestés avec une taille d’effet supérieure à 0.602 . Stockard J, Wood TW, Coughlin C, Rasplica Khoury C. The Effectiveness of Direct Instruction Curricula: A Meta-Analysis of a Half Century of Research. Review of Educational Research. 2018;88(4):479-507. doi:10.3102/0034654317751919 ; sur 100 études, 86 mettent en évidence des effets positifs de la méthode3Jayasree N. “Effect of direct instruction model on achievement in select mathematical skills of upper primary pupils of Kerala”. Il faut croire que les pédagogues sont amateurs de méta-analyses, des études qui reprennent et analysent statistiquement des travaux réalisés à l’échelle locale, souvent sur seulement quelques classes. L’auteur du blog Nintil a réalisé une revue de littérature complète sur la méthode DI.

Les problèmes

Je vois beaucoup de gens hautement éduqués adopter ce mode de pensée:

1. La plupart des profs utilisent des méthodes progressistes.

2. La science prouve que l’Instruction Directe est plus efficace que les méthodes progressistes.

3. Si plus de profs utilisaient l’Instruction Directe, les élèves apprendraient plus, comme ils le faisaient avant quand l’école marchait mieux.

4. Les profs refusent d’utiliser l’Instruction Directe car ils sont a) formatés, b) fainéant, c) idéologues, d) d’autres raisons liées au fait que les profs seraient stupides.

Traduit de Education Realist

Les résultats du projet Follow Through n’ont pas été appliqués à grande échelle. Certains, comme Sam Hall dans le thread Twitter au début de cet article, invoquent des raisons quasiment complotistes; or, de nombreuses raisons liées en partie aux critiques qui sont adressés à cette méthode expliquent la désaffection du public pour l’Instruction Directe. Les énumérer serait long et délicat, bien qu’intéressant (peut-être une prochaine fois?). Néanmoins, suite au projet Follow Through, l’instruction direct a quand même pu être mise en place et testée dans divers contextes à travers le monde. Ce sont les résultats de ces applications dans des contextes variées, comme en Inde, au Qatar pour l’apprentissage de l’anglais par les arabophones ou dans les écoles du Queensland en Australie pour les populations aborigènes qui mettent en évidence aussi bien les avantages que les inconvénients de l’instruction directe. Les principaux problèmes soulevés sont:

  • L’élève est passif dans la relation émetteur-receveur dont il fait partie avec l’enseignant4Scherer, et al., 2006.
  • « Le processus de répétition, réplication et reproduction n’est pas adapté à notre économie actuelle basée sur la connaissance et l’innovation. »5Kalantzis, 2006, p.17
  • Dans le cas particulier des sciences, le modèle de transmission de la connaissance du Direct Instruction fait de ces matières des sujets à apprendre et non à comprendre; cela limite les discussions et les capacités de l’élève à s’approprier les concepts pour les manipuler. Dans ce cadre, les 3 éléments du triangle didactique sont isolés les uns des autres:
The didactic triangle from Ullström (2008) | Download Scientific Diagram
  • Par conséquent, plutôt que de provoquer la compréhension conceptuelle des concepts, les élèves développent leur socle de connaissance sur de la mémorisation de procédures6Cooney, 2001; D’Ambrosio & Harkness, 2004; Wood, et al., 2006. Comme il faut à tout prix suivre le script, l’absence de discussions à propos des sujets d’apprentissage, par exemple à propos des sciences, n’aide pas.
  • L’enseignement direct se base aussi sur des manuels, qui vont contenir « le script » à suivre pour les professeurs; à terme, ils se substituent presque à l’enseignant. Or ils sont pour la plupart standardisés. Raman (2004) a mis en évidence que 3 manuels de maths, pour des niveaux lycée et université, contenaient les mêmes textes d’explication malgré les niveaux très différents.
  • La nature standardisée des manuels fait qu’ils peuvent ne pas être adaptés à des élèves de niveaux différents ou même de groupes culturels différents.

Pour ces raisons (et d’autres encore), selon ses détracteurs, la méthode DI est associée à un manque d’implications et de créativité des étudiants. Elle n’est pas populaire; on lui préfère partout dans le monde des méthodes plus progressistes. Là où elle l’est, elle est appliquée aux élèves de 6 à 11 ans. Jack Schneider, assistant-professeur au Collège Holy Cross dans le Massachusetts, dit d’ailleurs « l’Instruction Directe marche. Et je n’enverrai jamais mes enfants dans une école qui l’emploie. »

Et ce n’est pas comme si les méthodes dites progressives n’étaient pas « efficaces »7Cf. iii. Une méta-analyse d’expériences pédagogiques centrées sur l’étudiant (donc totalement différent et en opposition avec l’Instruction Directe) retourne un effet de taille moyen de 0.5. N’est-ce pas étrange que des tentatives d’appliquer deux méthodes pédagogiques non seulement différentes, mais aussi radicalement opposées idéologiquement aient la même efficacité?

On peut tirer beaucoup de conclusions de cette démarche. J’aurais pu écrire cet article dans l’autre sens, et consacrer le premier paragraphe à la présentation d’une méthode miracle qu’on nous cache pour éduquer nos enfants: la pédagogie constructiviste, pour la démonter dans le deuxième paragraphe en reprenant les arguments des pro-Direct Instruction. Je me serais appuyé sur des éléments similaires, des méta-analyses qui compilent des dizaines de recherchent prouvant l’efficacité de ces méthodes et des critiques adressant certains de ses aspects particuliers. Dans ce cas, l‘épistémologie modeste s’impose. Citation complète:

Je vois beaucoup de gens hautement éduqués adopter ce mode de pensée:

1. La plupart des profs utilisent des méthodes progressistes.

2. La science prouve que l’Instruction Directe est plus efficace que les méthodes progressistes.

3. Si plus de profs utilisaient l’Instruction Directe, les élèves apprendraient plus, comme ils le faisaient avant quand l’école marchait mieux.

4. Les profs refusent d’utiliser l’Instruction Directe car ils sont a) formatés, b) fainéant, c) idéologues, d) d’autres raisons invoquant leur bêtise.

Ces croyances sont soit complètement fausses soit, au mieux, incomplètes. Je me demande si ces idées amènent les Mark Zuckerbergs et Bill Gates de ce monde à penser qu’on peut améliorer le système éducatif simplement – qu’en faisant en sorte que les profs expliquent les choses plus clairement on verra alors une énorme amélioration du niveau académique.

Mais ce n’est pas si simple. Rien dans l’éducation n’est simple.

Traduit de Education Realist

Un autre regard

En résumé, si nous considérons notre effort professionnel comme une recherche de la meilleure méthode [pédagogique] qui, une fois trouvée, remplacerais toutes les autres méthodes, il se peut que non seulement que nous nous efforçons d’atteindre un objectif irréalisable mais aussi que, dans le processus, nous envisageons la nature de l’enseignement comme un ensemble de procédures qui peuvent, à elles seules, être porteuses d’une garantie de résultats d’apprentissage.

Dire que la meilleure méthode varie d’un contexte d’enseignement à un autre n’aide pas, car cela ne fait pas avancer la recherche d’une méthode objectivement meilleure indépendamment du contexte.

Dire qu’il y a une part de vérité dans chaque méthode n’aide pas non plus, car cela ne nous explique toujours pas quelle aspect de chaque méthode est efficace.

L’évaluation objective de méthodes doit soit supposer que les méthodes ont une valeur indépendamment des enseignants et de l’interprétation subjective qu’en font les élèves, perpétuant ainsi ces objectifs irréalisables et renforçant la mauvaise interprétation de la pédagogie, soit essayer de prendre en compte la compréhension subjective des enseignants, ce qui l’empêche ainsi d’être évaluée objectivement.

« There Is No Best Method-Why? », N. S. Prabhu (1990), TESOL Quarterly Vol. 24, No. 2, pp. 161-176 (16 pages), Published by: Teachers of English to Speakers of Other Languages, Inc. (TESOL)