Des chances de victoire

 Reproduction par L. Prang & Co. de « Hancock at Gettysburg » du peintre Thure de Thulstrup. Restauration d’Adam Cuerden.

Je suis tombé sur une étude un peu surprenante, intitulée « Victoire ou répudiation? La probabilité que les confédérés gagnent la guerre de Sécession« . Les auteurs ont créé une méthodologie pour estimer la probabilité de victoire des états du Sud durant la guerre à partir des données d’actifs financiers.

Avec les deux guerres mondiales, la guerre civile américaine fait sûrement partie des conflits les plus discutés des 150 dernières années. Pour ces conflits-là, comme pour tous d’ailleurs, la question de savoir si les perdants auraient pu gagner est aussi passionnante que périlleuse. Ce genre d’interrogations requièrent souvent beaucoup d’hypothèse et de spéculations, car il faut se demander ce que chaque partie aurait pu faire pour changer la donne – ou ne pas faire. Les universitaires ne préfèrent pas s’essayer à cet exercice, question de crédibilité: ça laisse le champ libre à des artistes qui s’en donnent à cœur joie, comme dans les univers uchroniques du Maître du Haut Château ou celui collaboratif de Kaiserreich.

Ici, le but des auteurs, l’un professeur de finance à l’Université de Bruxelles et l’autre historien économique à l’Université Chapman, est de répondre à la question suivante: quelle était la probabilité pour les confédérés, à un instant t, de gagner la guerre?

Pour cela, il nous faut un indice fiable. Un indicateur qui témoigne de la santé financière d’un état; la dette. Plus précisément les bons du Trésor, à manipuler avec trois hypothèses qui vont permettre d’extraire des probabilités du prix de ces instruments:

  • La probabilité pour le Sud de rembourser sa dette est égale à la probabilité de victoire.1cf. la différente notion de victoire pour le Nord et le Sud, que l’on aborde un peu plus loin
  • Les investisseurs ne reçoivent rien en cas de défaite. 2De l’étude: « The identifying restriction is motivated by three factors: (1) the Confederate government would cease to exist in the event of a defeat, (2) the war bonds traded for less than one gold dollar at the end of the war (May 1865), and (3) we were unable to find any reports in the Dutch financial press during the war indicating that investors believed that the United States government might honor the Southern bonds in the event of a Confederate defeat. »
  • Le prix des bons est calculé avec une formule3En factorisant la formule exposée dans Merrick, John .Jr. (2001), “Crisis Dynamics of Implied Default Recovery Ratios: Evidence from Russia and Argentina”, Journal of Banking and Finance, 25, 1921-1939. utilisée encore aujourd’hui et expliquée en note:4Dans cette formuleV0 est la valeur du bon, C est la somme des flux de coupon (les intérêts que reçoit le propriétaire du bon), i le nombre de périodes, F le prix du bon, YTMbri les taux d’actualisation (c’est-à-dire le pourcentage de retours si le propriétaire garde le bon jusqu’à expiration, calqué sur la console britannique), N le temps à maturité (pris arbitrairement à 10 ans) et enfin p la probabilité de remboursement de la dette, soit, par hypothèse, la probabilité de victoire confédérée.

Avec ces hypothèses en place, il suffit maintenant d’obtenir un dataset solide qui contiendrait le cours du prix des bons. Ici, une option clé en main se présente à nous: les bons en or à la bourse d’Amsterdam. Ces junks bonds, ni plus ni moins,5L’expression « junk bonds » pour parler des bons de dette côtés à Amsterdam ne vient pas de moi; elle est utilisée dans cet article ont été cotés en août 1863, 2 ans après le début de la guerre et juste après le tournant de la bataille de Gettysburg. L’argent dégagé par ces bons a permis aux Confédérés de construire des bateaux, d’acheter du ravitaillement et de mener des opérations à l’extérieur. Malheureusement, ça a plutôt mal fini pour les investisseurs (comme pour les confédérés d’ailleurs); à vrai dire c’était un placement assez risqué.6En effet, toujours selon cet article, « The Dutch bonds contained a default clause that allowed the Confederacy to postpone interest payments on the debt issue until after the war. Indeed, the South never serviced the junk bonds and pursued a debt management policy of selective default.

The Dutch firm underwriting the issue offered investors a small credit for exchanging their defaulted Confederate debt for « good bonds »[…]. The investment house’s reputation was apparently tarnished by their dealings in Southern war debt. »

L’auteur utilise pour source l’article de Weidenmier, Marc D., “Understanding the Costs of Sovereign Default: The Foreign Debts of the Southern Confederacy. » paru dans les Claremont McKenna College Working Paper en 2002.

L’intérêt d’étudier un marché international et non le marché intérieur confédéré (pour lequel il existe beaucoup plus de données) est de réduire le biais lié au patriotisme. Il est courant que pendant des conflits, pour financer l’effort de guerre, les états demandent à leurs citoyens d’acheter des bons. Cela a notamment été fait en France, par exemple en 14-18. De ce fait, il est alors plus compliqué de déduire une probabilité de victoire à partir de la valeur des bons, car elles ne reflètent pas la réalité. C’est comme si, pour évaluer si une équipe de foot va gagner son prochain match, on regardait combien les joueurs sont prêts à parier pour leur propre équipe; cela biaiserait complètement le résultat. Au contraire, en se basant sur le cours des bons sur un marché à l’étranger, où les investisseurs n’ont que peu à faire du résultat final du conflit tant que leurs finances restent dans le vert, on estime que le biais est plus restreint – même si comme on le verra plus tard il reste important.

Il n’existe pas de métriques sur le volume d’échange des junk bonds confédérés à la bourse d’Amsterdam, mais, pour un instrument financier des années 1860, la liquidité était apparemment assez importante. Selon un observateur contemporain, les bons s’échangeaient quasiment chaque jour, ce qui est rare pour cette époque.7 De Dinger, 1868, p. 374; 1873, p.600; source incluse dans l’étudeMalgré la bonne liquidité, les aléas de la vie économique compliquent l’étude du prix des bons; apparemment, pour le mois janvier 1864, les états confédérés ont tout simplement oubliés de payer les intérêts! Cet évènement a sûrement dû affecter le prix du bon d’une façon décorrélée de la probabilité de victoire du CSA.

La condition initiale, la première probabilité, celle qui correspond à la probabilité de victoire des confédérés à l’émission des bons est calculée en utilisant le prix fixé par des citoyens britanniques qui se procuraient des bons à leur compte directement auprès du gouvernement confédéré et les revendaient « au black » dès décembre 1862.8Cette probabilité est sûrement surestimée; comme les bons circulaient de main en main et non au sein d’un marché centralisé comme ensuite à Amsterdam, le prix de 60% « par valeur » était gonflé artificiellement par le manque de liquidité. Cette première probabilité donne 34% de chances de victoire aux Confédérés au 4 août 1864. Étrangement, 34%, c’est aussi la proportion d’électeurs américains qui pensent qu’une guerre civile éclatera aux États-Unis dans les 5 prochaines années.

Voyons ce que ça donne d’août 1863 à la fin de la guerre:

Les 3 scénarios concernent la façon dont les confédérés gèrent les intérêts non payés début 1864; ils donnent des résultats assez similaires.

D’après cette approche, les Confédérés ont encore une probabilité décente de gagner le conflit à la août 1863, quand la nouvelle de la défaite de Gettysburg arrive en Europe.

Les objectifs des deux camps diffèrent grandement: pour le Nord, la victoire repose dans l’anéantissement des états rebelles du sud. Pour le CSA, le but de la guerre est de pouvoir rester indépendant – comme ça l’était pour les états fondateurs pendant la révolution américaine, moins de 100 ans auparavant. Même sans invoquer l’hypothèse des marchés efficients, cette différence de perspective devait être priced-in, c’est à dire factorée dans le prix des bons, dans la mesure où si des investisseurs achetaient de bons confédérés, c’est qu’ils estimaient que les confédérés pouvaient réaliser cet objectif.

Néanmoins, même si les investisseurs savaient que les objectifs du CSA étaient plus humbles, on peut être surpris de la probabilité élevée qu’ils assignent à une victoire confédérée. On peut donc s’intéresser, au-delà des simples données financières, à la perception qu’avaient les Européens du conflit.

Tout d’abord, l’opinion des investisseurs européens repose sur des informations qu’ils obtiennent avec du retard (plus d’un mois pour la bataille Gettysburg) et qui ne reflètent pas forcément la réalité du terrain. En jargon boursier, on pourrait dire que la courbe du graph précédent est un indicateur retardé.9Selon cette définition, indicateur retardé est un indicateur statistique économique qui évolue avec un certain décalage temporel par rapport à l’évolution des conditions macroéconomiques. Les chiffres relatifs à l’emploi, aux bénéfices ou aux taux d’intérêt en sont des exemples typiques.

En France comme au Royaume-Uni, le pouvoir et les élites penchent du côté confédéré. Les relations entre l’Union et les deux puissances européennes étaient franchement tendues; pour nous à cause de l’expédition au Mexique qui prenait lieu en même temps que la guerre, et pour les Anglais à cause de l’aide qu’ils donnaient plus ou moins discrètement au CSA. Napoléon III était même partant pour s’engager aux côtés des Sudistes à condition que les Anglais aussi; l’issue du conflit aurait alors sûrement été bien différente.

Bien au-delà des considérations géopolitiques et économiques (relatives notamment au commerce du coton), il existe au sein des élites européennes une vraie sympathie pour les Sudistes. Comme /u/ChevalMalFet le souligne dans un post sur /r/SlateStarCodex:10Sa thèse est complétée par l’article par British Sympathies in the American Civil War: A Reconsideration, de Joseph M. Hernon, Jr., publié dans The Journal of Southern History

La plupart des élites européennes étaient extrêmement biaisées en faveur du Sud. C’est en partie une affinité culturelle – les « gentlemen » du Sud ressemblaient beaucoup plus aux aristocrates anglais que les marchands yankees (cf. le livre Albion Seed), et en partie une realpolitik – tout ce qui affaiblit les États-Unis doit nécessairement être bon pour les empires britannique et français. Bien sûr, beaucoup de riches Anglais croyaient (à tort) qu’ils étaient dépendants du coton bon marché du Sud pour alimenter leurs usines de textiles. Beaucoup de ces investisseurs avaient donc une opinion déjà très biaisée. Les classes moyennes et inférieures avaient en revanche tendance à être favorables à l’Union.

Deuxièmement, la plupart des citoyens comprenaient mal la guerre. Les seuls souvenirs de guerre dont la plupart des gens se souviennent sont soit le fiasco de la Crimée, soit les anciennes guerres napoléoniennes. 50 ans s’étaient écoulés depuis Waterloo, et la plupart des anciens combattants étaient morts ou mourants. On se souvenait donc de la guerre avec des canons luisants, les uniformes brillants, des belles charges de cavalerie, de l’héroïsme et de la bravoure. Des abstractions comme la main-d’œuvre, les kilomètres de chemins de fer, la production de munitions, les navires disponibles, etc. n’entraient pas vraiment en considération [et dans ces domaines, l’Union avait un avantage certain].

Le Sud gagnait aussi à la bataille du romantisme : leurs chefs étaient plus colorés, c’étaient tous des outsiders courageux qui semblaient avoir plus de « peps » et de « courage » que les Yankees. Ils remportaient les spectaculaires batailles qui avaient lieu sur la côte Est. À l’Ouest, les victoires de l’Union étaient moins éclatantes; elles reposaient sur de la logistique, de grandes manœuvres et la capture de centaines de kilomètres carrés d’endroits dont personne n’avait jamais entendu parler. Il n’y avait pas autant d’action à l’Ouest – après Shiloh, il n’y a pas eu de grande bataille à l’Ouest jusqu’à Chickamauga. […]

Donc, non, les investisseurs européens n’ont pas bien compris à quel point la guerre se déroulait mal pour la Confédération.


« En 1863, la seule chance réelle pour le Sud de gagner la guerre était de briser la volonté du Nord et de les amener à élire un démocrate qui ferait la paix.« 

/u/ChevalMalFet, discussion complète en commentaire sur ce post

L’étude permet aussi d’éclairer sous un nouveau jour la campagne présidentielle de 1864, qui aboutit à l’élection du républicain et président sortant Abraham Lincoln face au général McClellan.

En 1864, le parti démocrate, contrairement aux Républicains farouchement pro-guerre, est divisé en deux factions, les « peace democrats » et les « war democrats ». La faction pacifiste est elle-même divisée entre des modérés partisans de négociations avec le sud, et les « copperheads » (du nom d’une espèce de vipère), une frange plus radicale qui demande une paix immédiate peu importe son prix. Dans une optique de compromis, le pro-guerre McClellan est choisie comme candidat démocrate et part en campagne avec un vice-président pro-paix, George Pendleton.

L’analyse du cours des bons confédérés permet de déterminer dans quelle mesure les investisseurs européens voyaient comme crédible le projet de McClennan. Si c’était une éventualité sérieuse ils auraient eu tout intérêt à investir dans ces bons, car comme nous l’avons vu, un accord de paix est une victoire pour les confédérés.11Il n’est pas donné qu’une victoire de McClennan ait débouché sur un accord de paix. Cet article bien sourcé étudie la question. On observerait une hausse du prix du bon, et une hausse de la probabilité de victoire; il n’en est rien.

L’investiture de McClellan, fin août 1864, ne modifie pas l’évolution d’une probabilité de victoire des confédérés. De plus, la prise d’Atlanta achevée début septembre enfonce un clou dans le cercueil que se sont creusé les confédérés. Richard McMurry détaille dans Atlanta 1864: Last Chance for the Confederacy que la chute d’Atlanta « assure la réelection de Lincoln, et au même moment l’échec de la course à l’indépendance du Sud. […] Atlanta était la dernière chance pour les confédérés« ; cette image est bien retranscrite en termes probabilistes dans le graph.


Marc D. Weidenmier et Kim Oosterlinck proposent donc une méthodologie complète qui, pourvu qu’on ait les bonnes données, semble assez simple à répliquer. À cause de la deuxième hypothèse présentée plus haut, ce protocole s’applique mieux à des conflits civils ou de types révolution/contre-révolution. Dans le cas de conflits « conventionnels », ce qu’il advient de la dette d’un pays peut varier grandement en fonction de son issue. Durant la guerre de Sécession comme dans, par exemple, la guerre civile espagnole, une entité étatique comme les CSA ou la République est vouée à disparaitre si elle « perd » le conflit. Il y a donc plus de chances que, pourvu qu’elle en ait émis, elle ne rembourse pas sa dette; l’hypothèse 2 peut alors s’appliquer. S’il y a « continuité » de l’état émetteur à l’issue du conflit,12comme il y a peut-être eu après la première guerre mondiale avec la République de Weimar, il faudrait se renseigner sur le sujet appliquer la deuxième hypothèse est plus compliqué, car la répudiation des dettes est loin d’être systématique. À tenter?

Le ticket et la loterie

Stage Fort across Gloucester Harbor, Fitz Henry Lane, 1862 

Il m’est impossible de m’intéresser à un sujet si je n’ai pas une sorte de motivation inexplicable de le faire. Toutes mes tentatives pour me conditionner à rester motivé sur un sujet qui ne m’intéresse pas plus que ça se sont révélées infructueuses. À vrai dire, tous les sujets sont intéressants dans une certaine mesure; mais il y en a qui suscitent en moi un intérêt profond quand d’autres me font à peine lever un sourcil. Je pourrais faire une hiérarchie des sujets qui m’intéressent, mais celle-là, en plus d’être très personnelle, serait assez éphémère.

Pour un entomologiste1Personne qui étudie les insectes, les insectes sont les êtres vivants les plus cools du monde et il en existe plusieurs millions d’espèces différentes: c’est comme si la nature leur avait fait le cadeau de leur donner pleins de joujoux à étudier. Moi, les insectes me font ni chaud ni froid, mais j’aime bien les abeilles et les coccinelles. Par contre, il y a quelques mois, je pouvais me renseigner pendant des heures sur les récentes découvertes à propos des différences entre Homo Sapiens et Homo Neandertal ainsi que leur disparition, alors qu’il n’y en a plus sur terre depuis au moins 30 000 ans. Je pense qu’un Homo Neandertal touche celle d’un entomologiste sans faire bouger l’autre. De la même façon, il y a des personnes qui sont obsédés par les vieux tickets de bus. Pour la modique somme de 500 dollars, on peut trouver des tickets du tramway de Montréal datant de 1952, alors que des tickets valides sont disponibles pour seulement 1 euro 90 (post sponsorisé par la RATP).

C’est comme si, comme le présente Scott Alexander2ici, ceux qui collectionnent les tickets de métro avaient tirés le mauvais lot à la loterie des fascinations. Certaines personnes ont en revanche tiré le lot « business » à cette même loterie, et aurons sûrement plus de facilité à entreprendre et devenir millionnaires. Ceux qui seront fascinés par un domaine particulier des sciences auront plus de facilité à faire avancer la connaissance humaine dans le domaine qui les passionne tant. Certains vont prendre en grippe les sciences, mais devenir obsédés par une cause politique ou une question philosophique bien précise. Et il y a ceux qui obtiennent d’autres lots, et connaissent par cœur toute l’histoire du Stade de Reims depuis 1945.

Certains lots de la loterie vous feront réussir votre vie professionnelle, mais feront de vous des gens ennuyeux à mourir qui ne parlent que de leur travail qui les intéresse tant; d’autre pourront vous donner la capacité de faire progresser un sujet d’étude, mais vous rendront incapables de profiter des choses simples de la vie. Ceux qui sont passionnés de voyages ne tireront pas d’avantages professionnels de leur fascination et perdront beaucoup d’argent pour assouvir leur soif de découverte, mais gagneront en capital social. Enfin, tirer le lot « politique » ou « sport d’équipe » à la loterie des fascinations vous lâchera dans une arène de partisans assoiffés de sang qui débattent à s’étriper. Au moins, cette dernière option vous laisse l’opportunité de profiter d’une bière bien fraîche devant la télévision chaque weekend – et crois-moi, ce n’est pas le pire des lots à tirer.

Une particularité de ce type de fascinations qui me parait très important est leur désintéressement. Comme l’explique Paul Graham3Dans cet article, l’attrait d’un collectionneur pour les vieux tickets de bus n’a aucune finalité intrinsèque. Il ne le fait pas pour l’argent, pas pour signaler aux autres à quel point c’est une personne intéressante; il le fait juste, car il a obtenu cette passion à la loterie des fascinations et que du coup ce sujet l’intéresse sincèrement et profondément, rien d’autre.

On se demande souvent comment des gens peuvent produire des choses extraordinaires, que ce soit dans les arts, les sciences ou n’importe où. En regardant les récits de la vie de ces personnes qui marquent leurs domaines, on remarque souvent qu’en plus d’être déterminés et talentueux, ils ont ce petit supplément d’âme, cette fascination pour le sujet qu’il étudie. Michael Ventris était architecte, mais est resté dans l’histoire pour être l’homme qui a déchiffré dans les années 50 le linéaire B, le langage de la civilisation mycénienne qui occupait la Grèce au IIIème millénaire avant JC. Comment a-t-il pu faire mieux que les dizaines de chercheurs archéologues bardés de diplômes qui ont consacré leurs vies à déchiffrer ce langage? Une partie de la réponse réside dans le fait que Ventris est devenu obsédé par les langues antiques à 14 ans, après avoir assisté à une conférence de la légende Arthur Evans. Les langages antiques, c’est le lot qu’il a gagné à la loterie des fascinations.

Une tablette d’argile contenant du linéaire B

Ventris a publié son premier article dans l’American Journal of Archaeology à 18 ans, en 1940, et en 1953, avec John Chadwick, ils déchiffraient le Linéaire B4Ils sont partis de l’hypothèse que le linéaire B était une sorte de forme archaïque du grec classique. À ce jour, le linéaire A, antérieur au linéaire B, est toujours indéchiffré – et le restera probablement quelques années encore.. Est-ce que tous les travaux préliminaires, qu’il a réalisés entre 1940 et 1953 en parallèle de sa profession d’architecte, ont préparé le terrain pour le déchiffrement du linéaire B? Ce serait donner trop d’intentionnalité à Ventris a posteriori. Non; il devait juste adorer ce qu’il faisait, c’est-à-dire étudier des langues anciennes, il a trouvé une piste prometteuse et l’a exploré. Il a trouvé cette piste prometteuse, car il était fasciné par ce qu’il faisait, et le faisait de façon désintéressée. Il ne pouvait pas s’empêcher de penser et étudier des langues mystérieuses et indéchiffrées.

Paul Graham pense que la fascination se substitue alors à la détermination comme au talent, car on travaille sur un sujet qui nous intéresse sans prendre ça pour du travail. Pour lui, pour être un génie, il faut avoir une obsession désintéressée pour un sujet important.

Cependant, il n’y a pas de sujet intrinsèquement important et qui seraient en opposition à des sujets futiles. Newton avait par exemple 3 obsessions: l’alchimie, la théologie et la physique. Il est seulement connu pour la dernière. Si il était arrivé sur Terre un siècle plus tard ou plus tôt, il ne serait peut-être connu que pour être un des derniers alchimistes de l’histoire avant que cette discipline ne tombe aux oubliettes. Les proches de Ventris on sûrement dû lui dire à de nombreuses reprises que son obsession pour des langues parlées il y a 4000 ans par des peuples disparus était stupide et que ça le détournait de sa carrière d’architecte. Les obsessions de Newton pour la physique et Ventris pour le linéaire B se sont révélées importantes bien a posteriori. Pour beaucoup de leurs semblables, le jour où on se rend compte que le produit de leur passion était utile arrive après leur mort, en témoignent les nombreux artistes morts dans la misère ou comme trafiquants d’armes en Éthiopie. Et pour chaque Newton ou Ventris, il y a eu des milliers d’autres types qui n’ont pas eu la chance d’avoir tiré le bon lot à la loterie des fascinations ni d’être là au bon moment et au bon endroit. Il n’y a pas de sujets qui importent à un instant t, ou plutôt; il est impossible de savoir si un sujet importe ou pas à l’avance.

C’est plutôt une bonne nouvelle. Ça veut dire que peu importe ce que vous avez tiré à la loterie des fascinations, ce n’est pas la peine de se sentir coupable si c’est quelque chose qui vous parait moins bien, moins intéressant ou moins utile que les autres. Au lieu de se forcer à persévérer dans un domaine qui ne vous intéresse pas pour le regard des autres, vous aurez bien plus de succès dans le sujet qui vous fascine, car la loterie des fascinations l’a choisi spécialement pour vous. Il faut juste trouver l’opportunité d’expérimenter, d’explorer différents domaines pour trouver celui qui attise la curiosité sans trop savoir pourquoi; en quelque sorte, repérer le chemin de moindre résistance et se laisser porter.

Est-ce que ce sera utile? On ne le saura pas avant longtemps et peu importe. Au moins, ce sera intéressant.

L’Empire de la lune d’été

War on the plains, George Catlin (1834)

L’article suivant est la traduction de la critique du livre L’Empire de la Lune D’Été de S. C. Gwynne par Scott Alexander:

L’histoire ressemble beaucoup à xkcd: on s’attend à ce qu’elle soit triste, qu’elle soit merveilleuse, mais pas à ce qu’elle soit aussi grande.

Quand on est enfant, l’histoire est simple. D’abord, il y a eu l’Égypte et Babylone. Puis il y a eu la Grèce. Puis Rome. Puis le Moyen Âge et l’essor de l’Islam. Puis Christophe Colomb et Magellan. Puis la période coloniale, la guerre civile américaine, certains événements, la révolution, les deux premières guerres mondiales, la guerre froide, la décolonisation et le présent. La Chine a peut-être aussi fait quelque chose à un moment donné.

Et tout cela est si intéressant que vous ne réalisez que plus tard que ça n’a aucun sens. Comment se fait-il que l’Égypte ait été la seule puissance mondiale pendant un millier d’années et qu’elle ait soudainement cessé d’être importante ? Les Goths ont-ils mis Rome à sac ? Qui étaient les Goths, d’où venaient-ils avant de piller Rome et que leur est-il arrivé après ? Comment un prophète d’une petite ville déserte a-t-il réussi à conquérir six grands empires en un demi-siècle ? Où se trouvait tout le reste du vaste et fertile continent américain lorsque les Aztèques et les Incas construisaient leurs civilisations ? La Russie est-elle apparue de nulle part ?

La première fois que j’ai pu lire un livre d’histoire de meilleure qualité, c’était la bande dessinée Histoire de L’univers de Larry Gonick. Je l’ai eu quand j’étais enfant, probablement en pensant qu’en tant que BD il y figurerait un traitement léger et drôle de l’histoire, dans le même esprit que celles que j’avais déjà lues. J’avais absolument tort. Non seulement elle traitait de tous les facteurs de fond que mes livres scolaires occultaient « pour avancer dans le programme » ou « à cause de désaccords enter historiens », mais il élargissait l’échelle avec laquelle je considérais les phénomènes historiques.

La Phénicie. L’Arménie. La Lombardie. Almoravides. Le khanat Kara-Khitan. L’Empire du Ghana et les Songhaïs. Les Séfévides, Vijayanâgara. Des gens et des endroits dont je n’avais jamais entendu parler et qui étaient importants à leurs époques.

Et ce n’est pas tout. La rébellion du Turban jaune a tué plus de gens que le Vietnam; la rébellion du Lotus blanc a tué autant de gens que la Première Guerre mondiale. La plus grande ville du monde entre la chute de Rome et la révolution industrielle était Angkor, capitale de l’empire khmer au Cambodge. Dix pour cent de la population romaine était juive, et après la Diaspora, les Juifs se sont révoltés et ont massacré des centaines de milliers de Romains avant d’être maîtrisés. Il existe des pyramides géantes dans le Missouri, construites par une tribu amérindienne qu’aucun homme blanc n’a jamais rencontrée et qui a bâti des villes plus grandes que les grandes capitales européennes de l’époque. Le Premier ministre français a demandé à rejoindre la Grande-Bretagne dans les années 1950, mais les Britanniques ont rejeté son offre. La Syrie et l’Égypte ont fusionné en 1958 mais se sont séparés quelques années plus tard.

Et ainsi de suite. Le fait est que je me suis habitué à être surpris par l’Histoire.

Néanmoins, j’ai été étonné d’apprendre qu’il y avait eu un empire amérindien plus important que les Aztèques, qui a vaincu les conquistadors à plate couture, qui a combattu l’armée américaine pendant trente ans et qui est resté indépendant jusqu’aux années 1870, en plein milieu des États-Unis, et que je n’avais jamais entendu parler d’eux auparavant.

L’Empire de la Lune d’Été est un livre sur les Comanches. Ils n’étaient pas très avancés par rapport aux normes occidentales. Ils ne construisaient pas de villes, ne pratiquaient pas l’agriculture, ne centralisaient pas leur gouvernement, et n’avaient pas de forme d’écriture. Le livre affirme, aussi difficile à croire que cela puisse paraître, qu’ils ne pratiquaient pas l’art et n’avaient même pas de religion. Ils se contentaient de monter à cheval pour chasser le bison et faire la guerres. Mais ils étaient vraiment, vraiment doués pour cela. Dans les années 1800, ils avaient battu pratiquement toutes les autres tribus indiennes du centre des États-Unis et s’étaient étendus aux états modernes du Texas, de l’Oklahoma, du Nouveau-Mexique, de l’Arizona, du Colorado et du Kansas, leur territoire étant bordé par un ensemble de tribus « vassales » qui leur payaient un tribut et fonctionnaient comme une seule entité économique.

Au XVIe et XVIIe siècle, les Espagnols ont tenté de s’étendre vers le nord à partir du Mexique. Ils ont perdu quelques chevaux, ces chevaux ont commencé à courir en liberté dans les grandes plaines, les Comanches les ont capturés. Ils sont devenus si bons en équitation qu’ils ont en fait repoussé les Espagnols jusqu’à ce que le gouvernement espagnol abandonne et leur promette des conditions de paix avantageuse pour qu’on les laisse tranquilles.

Lorsque le Mexique a pris le relais et a essayé de coloniser le Texas, les Comanches les ont battus si fort qu’ils ont décidé d’obtenir de « l’aide » en invitant les Anglo-Américains à venir les coloniser, ce qui a conduit à la révolte du Texas, à la guerre du Mexique, etc. Pendant les trente premières années du Texas américain, le contrôle américain ne s’est étendu qu’à la moitié orientale de l’État, la moitié occidentale étant totalement comanche et presque inexplorée. La frontière était tellement redoutée que des endroits comme Fort Worth étaient à l’origine une ligne de forts destinés à protéger les Texans des raids comanches.

Ces raids sont probablement la partie la plus troublante du livre. D’un côté, d’accord, les blancs essayaient de voler la terre des Comanches et ils avaient tous les droits d’être en colère. Cependant, la façon dont les Comanches exprimaient cette colère consistait à entrer dans les territoires blancs, à trouver un village, une ferme ou une propriété blanche, à l’entourer, puis à passer des heures ou des jours à torturer tous ceux qu’ils y trouvaient de la façon la plus horrible possible avant de tuer les hommes et d’asservir leurs femmes et les enfants. Parfois, les gens étaient scalpés vivants. Les femmes étaient généralement violées en groupe des dizaines de fois, puis réduites en esclavage, emmenées sur le territoire des Comanches et violées encore une fois. Les enfants étaient forcés de regarder leurs parents se faire violer, torturer et tuer, ou vice versa.

Leur passe-temps favori était de trouver une ferme isolée quelque part, de se promener en tenue de guerre, de communiquer une version ou une autre de « Oh, bonjour, je sais à quoi vous pensez, mais en fait nous ne faisons que passer, pourriez-vous nous donner un morceau à manger ? », de profiter d’un festin somptueux préparé par des colons extrêmement nerveux, puis de dire à la fin du repas « Très bien, en échange de ce festin nous vous donnons cinq minutes d’avance », puis de leur donner cinq minutes pour s’enfuir avant de torturer/tuer toute la famille de la manière décrite plus haut.

Les Comanches correspondent à ce type de civilisations de chasseurs-cueilleurs qui sont en même temps vraiment méchant avec les gens en dehors de la tribu tout en montrant une gentillesse sincère envers tous ceux qui en font partie. Nous le savons car parfois, s’il y avait de très jeunes enfants, et si les Comanches se sentaient un peu à court d’effectif, ils les capturaient et les adoptaient comme Comanches à part entière (après avoir torturé les parents, bien sûr) et certains de ces enfants grandissaient plus tard pour écrire des livres en anglais sur leur expérience. Mais cette pratique a certainement conduit à des situations délicates, et le livre se concentre sur l’une d’entre elles : le dernier grand chef des Comanches, Quanah, était à moitié blanc, fils d’un chef comanche et d’une femme texane qui avait été capturée à l’âge de neuf ans.

Il y avait donc un peu de trafic entre les États-Unis et les Comanches au XIXe siècle, des Blancs capturés et élevés par les Comanches. Les captifs étaient repris des années plus tard et ramenés dans la société américaine. Dans le même temps, les Indiens vaincus sont installés dans des réserves et on leur apprend à adopter le mode de vie des Blancs. Or tout au long de la description de ces événements dans le livre, on retrouve une posture constante :

Tous les blancs qui ont rejoint les tribus indiennes l’ont adoré et ont refusé de retourner à la civilisation blanche. Tous les Indiens qui ont rejoint la civilisation blanche l’ont détestée et ont fait tout leur possible pour retourner à leur vie précédente.

Il y avait beaucoup à aimer dans la vie tribale. Les hommes n’avaient pas de travail, sauf pour chasser occasionnellement quelques bisons et s’ils se sentaient courageux, d’aller à la guerre. Les femmes travaillaient à la cuisine et à la préparation du bison, mais elles semblaient s’en tirer bien par rapport aux pionnières blanches ou, d’ailleurs, aux femmes d’aujourd’hui. Toute la culture était nomade, et ils chevauchaient où ils voulaient à travers de vastes plaines ouvertes sans aucune propriété, ni bâtiment ou mur. Et tout le monde était étonnamment bon dans ce qu’il faisait; les hommes comanches étaient probablement les meilleurs archers et cavaliers de l’histoire, et même les femmes et les enfants avaient des capacités de survie et de pistage dans la nature sauvage qui faisaient honte même aux meilleurs pionniers blancs. Cela ressemble à une vie de loisirs, de fortes traditions, d’excellence et de jouissance de la nature, et je ne suis pas surpris que les gens aient préféré cette vie à l’horrible vie de pionniers blancs, faite d’agriculture éreintante et de sermons religieux sans fin.

Et le phénomène de Blancs préférant le mode de vie indien ne s’est pas limité aux Comanches du XIXe siècle. Un article du Omohundro Institute of Early American History and Culture note que :

« À la fin de la période coloniale, très peu d’Indiens, voire aucun, n’avaient été transformés en Anglais civilisés. La plupart des Indiens qui avaient été éduqués par les Anglais – certains contemporains pensaient tous – sont retournés dans la société indienne à la première occasion de retrouver leur identité indienne. D’autre part, un grand nombre d’Anglais avaient choisi de devenir Indiens – en fuyant la société coloniale pour rejoindre la société indienne, en ne tentant pas de s’échapper après avoir été capturés, ou en choisissant de rester avec leurs ravisseurs indiens lorsque les traités de paix leur donnait la possibilité de rentrer chez eux ».

Il cite ensuite un personnage aussi important que Benjamin Franklin, qui avait lui-même remarqué le phénomène :

« Lorsqu’un enfant indien a été élevé parmi nous, qu’il a appris notre langue et qu’il s’est habitué à nos coutumes, mais qu’il va voir ses parents et qu’il fait une promenade avec eux, il est impossible de le persuader de revenir. Mais quand des blancs des deux sexes ont été faits prisonniers jeunes par les Indiens, et qu’ils ont vécu un certain temps avec eux, qu’ils ont été rançonnés par nos Amis, et traités avec toute la tendresse imaginable pour les convaincre de rester parmi les Anglais, malgré tout en peu de temps ils deviennent dégoûtés par notre mode de vie, et par les soins et les peines qui sont nécessaires pour le soutenir, et ils prennent la première bonne occasion de s’échapper à nouveau dans les bois , d’où on ne pourra pas les récupérer. »

Je sais que l’idéalisation du « bon sauvage » est un biais évident et bien documenté. Mais j’ai été frappé par les descriptions des interactions entre les Comanches et les Blancs dans le livre. Les Blancs qui ont rencontré les Comanches s’extasient presque tous devant leur apparence imposante, noble, saine, recueillie et vivante. Il n’y a pas beaucoup de traces de ce que les Comanches pensaient des Blancs, mais les rares qui existent suggèrent qu’ils nous considéraient essentiellement comme pathétiques, rabougris et « défectueux ».

Je me souviens, quand j’étais plus jeune, d’avoir lu un des essais de philosophie d’Ayn Rand. Elle y parlait de l’esthétique du retour à la nature du New Age et elle commentait l’ironie de voir des gens qui pouvaient construire des gratte-ciel et voler vers la lune vénérer comme supérieurs des gens qui s’accroupissaient dans la boue et vivaient dans des huttes sordides. Je me souviens avoir été profondément impressionné par cette idée à l’époque et l’avoir considérée comme une profonde sagesse.

Mais maintenant, j’y réfléchis davantage et je me rends compte que les civilisations ne sont pas des personnes. Nous ne sommes pas « des gens qui peuvent construire des gratte-ciel et voler jusqu’à la lune » – même si quelqu’un fait partie des rares ingénieurs qui conçoivent des gratte-ciel pour gagner sa vie, il se peut qu’il n’ait pas la moindre idée de la façon dont il faut s’y prendre pour couler du béton. Et les gens qui ont rencontré ces gens qui vivent dans des huttes de terre ont presque tous – car ce n’est pas la première fois que j’entends cela – un respect incroyable pour eux en tant qu’êtres humains, même s’ils sont repoussés par la « primitivité » de leur civilisation.

Et en même temps, je continue à parcourir ma critique de la Dernière Superstition et cette idée aristotélicienne de créatures vivant en accord avec leur nature et de créatures agissant de manière contre-nature et finissant par être moralement « défectueuses ». Feser revient sans cesse sur son exemple d’un écureuil défectueux qui ne mange que du dentifrice et ne veut pas courir après les glands avec les autres, ce qui lui donne une impression (pathétique) d’avoir une certaine valeur.

Je ne crois pas qu’il y ait une sorte de réalité objective, ontologique, à cette sorte de « bonté de la vie en adéquation avec la nature », mais il est difficile de ne pas remarquer qu’au moins d’une manière contiguë et non fondamentale, un écureuil qui vit entièrement de dentifrice est assez pitoyable et ne fonctionne pas selon les spécifications du cahier des charges d’un écureuil normal.

Et chaque fois que ces éthiciens de la vertu essaient de réfléchir à la nature humaine, ils arrivent à une sorte de conception ennuyeuse, conservatrice, à base de « Eh bien, soyez chrétien et n’ayez pas de relations homosexuelles, et tout devrait bien se passer ». Mais L’Empire de la Lune d’Été a certainement fait germer cette idée – et je me rends compte que des auteurs peuvent être assez bons pour faire valoir leur point de vue même quand ça n’a pas l’air délibéré et en l’étayant amplement par des citations de l’époque – cela donnait certainement l’impression que les Texans conservateurs sont les écureuils mangeurs de dentifrice et que les Comanches sont ceux qui étaient dignes, sauvages et libres et vivaient « la belle vie » au sens le plus aristotélicien du terme.

Je me suis longtemps demandé si la civilisation était une erreur. Si c’était le cas, ce n’était pas une erreur facile à éviter. Mis à part la persistance obstinée des Comanches, une fois que des personnes civilisées disposant de la technologie et d’armées professionnelles commencent à rivaliser avec des personnes moins civilisées, les résultats sont toujours biaisés en faveur des premiers. C’est un vrai dilemme du prisonnier, où les descendants de ceux qui ont déserté un heureux équilibre fait de chasse et de cueillette afin d’obtenir un léger avantage numérique et militaire sur leurs ennemis ont fini par devenir empâtés, misérables et armés jusqu’aux dents.

C’est une autre raison pour laquelle j’ai toujours trouvé certaines philosophies politiques modernes si stériles. Le concept de société n’existe pas et chacun est libre de choisir le mode de vie qu’il veut ? Dites-le aux descendants des Comanches. L’une des histoires les plus déchirantes du livre raconte l’histoire d’un groupe de Comanches après qu’ils aient passé un certain temps dans une réserve. Ils disent qu’ils veulent quitter la réserve et retourner à leur mode de vie traditionnelle. Finalement, le gouvernement leur dit d’essayer. Ils quittent la réserve, et… rien. Leurs sites sacrés ont tous été achetés par des éleveurs de bétail. Les plaines ouvertes qu’ils parcouraient autrefois sont maintenant parsemées de barbelés et de villages. Les bisons qu’ils chassaient autrefois sont maintenant presque éteints. En désespoir de cause, ils retournent dans la réserve et y restent jusqu’à leur mort.

Un de mes espoirs pour l’avenir est que quelqu’un trouve comment combiner les aspects de la vie des chasseurs-cueilleurs qui semblent si importants pour le développement humain avec certains des progrès que nous avons réalisés depuis lors, comme la médecine moderne, la technologie et la science, et non la torture/le meurtre. À moins d’un événement inattendu comme le Changement, j’admets que cela devra probablement attendre l’ère post-singularité.

Mais revenons au livre. Les Comanches ont efficacement résisté aux colons blancs pendant une trentaine d’années, principalement en raison de leur connaissance de l’environnement des Plaines et de leur adaptation à celui-ci. Jusqu’à la guerre de Sécession, les arcs et les flèches des Comanches se sont révélés être une meilleure technologie que les fusils des colons, car ces derniers étaient très difficiles à recharger et, lorsqu’un colon avait terminé, il était généralement déjà transpercé de flèches. Le « problème Comanche » devint si grave que pendant la guerre de Sécession, la frontière fut en fait repoussée de plusieurs centaines de kilomètres et les blancs durent évacuer plusieurs centaines de kilomètres du Texas. Après la guerre, le gouvernement américain s’est retrouvé avec beaucoup de soldats dont il ne savait pas vraiment quoi faire et a décidé de les retourner contre les Comanches.

L’un des domaines dans lesquels le livre excelle est la description des « traités » que le gouvernement américain allait signer avec les Indiens. J’ai toujours su que le gouvernement américain avait la honteuse réputation de constamment rompre ces traités lorsqu’il y voyait le moindre avantage. Je ne savais pas que les Indiens faisaient à peu près la même chose. Les traités étaient une farce pour les deux parties : en général, le « chef » indien qui les signait n’était qu’un chef de guerre local avec une très grosse coiffure pleine de plume d’aigle que les Blancs supposaient être « le boss » de la tribu indienne, comme il est évident que chaque groupe de personnes doit avoir un gouvernement centralisé avec exactement une personne à sa tête.

Les traités ont plutôt bien fonctionné pour les deux parties, dans un sens. Les politiciens blancs pouvaient clamer haut et fort qu’ils avaient réussi à résoudre le conflit avec les Indiens. Le « chef » retournait dans son village avec beaucoup de produits manufacturés que les Américains lui avaient donnés comme pots-de-vin/ »récompenses » pour avoir été un si bon partenaire de négociation. C’était une situation où tout le monde était gagnant, à moins de se soucier réellement de la paix ou d’un résultat juste et équitable, auquel cas, ces traités étaient un désastre.

Le livre admet qu’il n’était pas toujours évident de savoir qui était la poule et qui était l’œuf. Les Comanches ont-ils ignoré les traités parce qu’ils savaient que les Blancs les violeraient de toute façon ? Le livre souligne qu’ils ont respectés à la lettre leurs traité de paix avec les Espagnols pendant plusieurs siècles. Mais dans l’ensemble, cela semble être un cas classique de politique stupide de la part des deux partis.

Je ne sais pas à quoi ressemble le Bureau des affaires indiennes aujourd’hui, mais à l’époque où il n’y avait pas de véritables Indiens dans les réserves, il était l’archétype de tous les groupes corrompus et vilains de bureaucrates dont vous avez pu entendre parler. Leur modus operandi consistait à trouver des Indiens qui étaient en conflit avec les États-Unis, à leur promettre beaucoup de cadeaux et de nourriture s’ils abandonnaient leurs terres et s’installaient dans une réserve, à rire hystériquement lorsque les Indiens acceptaient, puis à empocher l’argent que le gouvernement leur donnait pour acheter des cadeaux et de la nourriture et laisser les Indiens mourir de faim. À un moment donné, la situation était devenue telle que le gouvernement a décidé de licencier tous les fonctionnaires des Affaires indiennes et de les remplacer par des quakers, au motif que ces derniers semblaient dignes de confiance, mais ils n’avaient aucune idée de ce qui se passait et étaient totalement pacifistes, ce qui n’a fait qu’empirer la situation.

À sa façon, le Bureau des affaires indiennes appliquait l’égalité des chances. Non seulement ils étaient horriblement injustes envers les Indiens, mais ils ont également causé la mort de nombreux colons blancs. Une partie du traité du gouvernement avec les Indiens stipulait que le gouvernement n’enverrait pas l’armée dans les réserves indiennes et n’y tuerait pas d’Indiens, car cela allait évidemment à l’encontre de l’objectif même d’une réserve indienne. C’était probablement une bonne politique pour traiter avec les Indiens pacifiques et amicaux comme les Creek, mais quand les Comanches en ont entendu parler, plusieurs bandes de Comanches ont « capitulé » et accepté d’aller dans des réserves, puis les ont utilisées comme base pour leurs raids, en supposant (à juste titre !) qu’une fois qu’ils auraient atteint leur réserve, l’armée ne pourrait rien y faire. Cela a duré une dizaine d’années et des dizaines de blancs ont été tués au cours de ces raids. Le Bureau des Affaires Indiennes leur dit : « Nous les avons obligés à aller dans des réserves et vous vous plaignez encore ? »

L’histoire des relations entre blancs et Comanches a donc été une longue tragédie dans laquelle les deux parties se sont affrontées pour voir qui pouvait être la plus grosse merde envers l’autre, les blancs finissant par gagner (ça se finit généralement comme ça dans ce genre de situation).

Le point culminant, et la seule partie du livre qui n’était pas totalement déprimante était l’histoire de Quanah Parker, le dernier chef des Comanches à moitié blanc. Il a essayé d’organiser les Comanches pour un glorieux baroud d’honneur, et il s’en est plutôt bien sorti, mais quand il est devenu évident que cela ne marchait pas, il a capitulé et s’est rendu à la réserve avec sa tribu. Et même si le reste de sa nation a commencé à sombrer, Quanah a eu la bonté d’esprit d’essayer de « tirer le meilleur parti d’une mauvaise situation ». Il a appris comment fonctionnait la politique américaine, s’est enrichi, et a ensuite passé le reste de sa vie à faire des choses géniales comme fonder le mouvement de peyotl chez les Amérindiens, voyager, aller à la chasse avec le président Roosevelt et enfin et surtout, épouser sept femmes.

Dans l’ensemble, j’ai aimé ce livre. L’auteur a pris la mauvaise décision de faire part de cette histoire d’une façon non linéaire au lieu de suivre une approche chronologique plus facile à suivre, mais je le pardonne. C’est un livre un peu romantique, alternant la « sensationalisation » des Comanches en tant que psychopathes meurtriers et leur idéalisation en tant que nobles et libres. Parfois le monde est vraiment romantique, et vous n’obtenez pas de points supplémentaires à essayer de le faire passer pour ennuyeux. Ce récit a aussi mis en lumière une partie de l’histoire qui était apparemment assez importante pour l’Ouest américain et dont j’ignorais totalement l’existence.