Apprendre à apprendre

Cet article est la traduction d’un article de Max Anisimov. Il y compile différentes méthodes d’apprentissage et traite de leur efficacité:1L’article a été légèrement modifié. La partie « plus de ressources » a été enlevée, tout comme la partie « Physiology and Brain’s Health ».

Les sciences cognitives et l’apprentissage sont des sujets qui m’intéressent depuis des années. J’ai lu plusieurs livres, pleins d’articles et mis beaucoup d’idées au banc d’essais. Ceci est donc la synthèse de mes notes, avec les références scientifiques adéquates.

Résumé

Méthodes d’apprentissage efficaces

  • L’apprentissage distribué: étudier moins pendant chaque session, mais plus fréquemment.
  • Remémoration active: tester activement ses connaissances et compétences.
  • Remémoration distribuée: espacer les tests dans l’espace et ajuster les intervalles en fonction des performances.
  • Enchevêtrement: s’entraîner en même temps sur des compétences et concepts différents, mais liés entre eux.
  • S’interroger: se poser des questions et utiliser le matériel acquis pour y répondre.
  • Auto-explication et technique de Feynman: expliquer ce qu’on a appris dans des termes simples.

Disclaimer et introduction

Je n’ai pas d’expérience en science cognitive ou en neuroscience; ce sont des centres d’intérêt. Ma compréhension des phénomènes en jeu est limitée et je suis toujours en train d’apprendre comment appliquer ces idées.

Cela dit, j’ai trouvé les méthodes présentées utiles. J’ai pu les mettre à contribution pour apprendre des langues, les bases de la programmation et durant un MBA de deux ans.

Stratégie d’apprentissage efficace

Stratégie #1: L’apprentissage distribué

En bref, il vaut mieux répartir ses entraînements sur une certaine période plutôt que de tout faire dans une seule journée.

Dans une étude, on a demandé à des élèves d’école primaire d’étudier de l’une des trois façons suivantes : massées, regroupé et espacé.

Massées = quatre leçons à la fois
Regroupés = deux leçons un jour et deux leçons le lendemain
Espacées = une leçon par jour pendant quatre jours
Le groupe « espacé » a obtenu les meilleurs résultats, suivi par le groupe « regroupé » :

Une autre étude a comparé les scores de compréhension dans trois conditions différentes :

  • Lire un texte une fois (« simple »)
  • Lire un texte deux fois (« massed »)
  • Lire un texte deux fois avec un intervalle d’une semaine (« distributed »)


Lorsqu’il a été testé immédiatement, le deuxième groupe a obtenu les meilleurs résultats. Mais lorsqu’il a été testé deux jours plus tard, c’est le troisième groupe qui a obtenu les meilleurs résultats.

Cette méthode est aussi efficace pour l’apprentissage de compétences motrices.

Comment l’appliquer dans la pratique :

Créez un calendrier d’apprentissage ou trouvez le temps de vous exercer un peu tous les jours ou tous les quelques jours au lieu de vous entasser sur un seul ou quelques jours.

Si vous souhaitez en savoir plus, lisez l’article de Wikipedia sur la pratique distribuée.

Stratégie #2: Mémorisation active

Il peut être plus efficace de se rappeler activement des informations que vous avez déjà apprises que de les relire passivement ou d’essayer de les réapprendre.

Une étude a comparé une méthode qui mettait l’accent sur des séances d’étude avec une méthode qui mettait l’accent sur les tests et a constaté que cette dernière était plus efficace pour se rappeler du contenu appris.

  • SSSS = Quatre sessions d’étude
  • SSST = Trois sessions d’étude, suivies d’un test
  • STTT = une session d’étude, suivie de trois tests

Le simple fait d’imaginer que vous pourriez être testé sur le contenu que vous apprenez pourrait aider à améliorer vos capacités de mémoires.

En pratique:

Si vous avez appris il y a quelques jours comment fonctionne le passé en espagnol, essayez de vous rappeler les règles ou même de tester vos connaissances – au lieu de simplement relire le même matériel.

Vous pouvez en savoir plus sur la pratique du rappel actif sur Wikipédia.

Stratégie #3: Mémorisation espacée

La pratique du rappel distribué est essentiellement une combinaison des deux idées ci-dessus. Vous vous testez fréquemment et modifiez les intervalles de test en fonction de votre connaissance du matériel ou de vos compétences.

En pratique:

De nombreuses applications simplifient le processus d’apprentissage en proposant un suivi des performances et en ajustant automatiquement les intervalles. Anki est une application open-source populaire qui peut être utilisé pour faciliter, par exemple, l’apprentissage du vocabulaire des langues étrangères.

Stratégie #4: Pratique combinée

Contrairement aux méthodes présentées au-dessus, celle-ci n’est pas encore aussi répandue. L’idée est pourtant simple : pratiquer plusieurs compétences en même temps. Cela peut complique l’entraînement, mais se révèle généralement payant.

Une étude de 2010 a montré que la pratique combinée prépare mieux les enfants aux tâches complexes (problèmes complets) – celles que vous êtes plus susceptible de rencontrer dans le monde réel – même s’ils font plus d’erreurs en s’entraînant.

Une étude de 2007 a montré que les élèves qui mélangent différentes tâches réussissent moins bien pendant la séance d’entraînement, mais mieux lors du test final de leurs compétences; c’est-à-dire quand ils doivent mettre en pratique ce qu’ils ont appris.

Ces deux études se sont concentrées sur des tâches mathématiques – trouver le volume de divers solides géométriques – mais des effets similaires ont été constatés dans d’autres domaines, tels que le badminton, le basket-ball et la médecine.

En pratique:

Intercaler les compétences qui sont liées – par exemple, différentes progressions d’accords
Mélanger les anciennes et les nouvelles compétences pour les intégrer


Vous pouvez en savoir plus sur les techniques de combinaison en lisant cet article de Scientific American et l’article de Wikipedia.

Stratégie #5: Questionnement permanent

C’est un terme pompeux pour parler de se poser des questions pendant le temps passé à étudier un sujet.

Une étude a montré que poser des questions était utile pour étudier des concepts scientifiques. Une autre a montré que cette méthode est particulièrement efficace lorsque vous possédez déjà certaines connaissances préalables sur un sujet. Mais même si vous n’en avez pas, l’interrogation élaborée semble toujours plus efficace que la simple lecture pour améliorer sa compréhension d’un sujet.

En pratique:

  • Posez-vous une question qui commence par « Pourquoi » ou « Comment » et essayez d’y répondre en vous basant sur les éléments que vous avez appris.

Stratégie #6: L’auto-explication et la technique Feynman

Cette stratégie est basée sur une idée similaire et est assez connue. Après avoir appris quelque chose de nouveau, essayez de l’expliquer avec vos propres mots. Si vous avez un partenaire ou quelqu’un qui est prêt à écouter vos explications, vous pouvez vous entraîner avec lui, mais vous expliquer à vous-même fonctionne aussi.

Cette méthode est similaire à la « technique Feynman » attribuée au physicien Richard Feynman, lauréat du prix Nobel. En plus de l’auto-explication, Feynman a également souligné qu’il fallait expliquer les choses simplement pour que même un élève de sixième année puisse les comprendre.

Une étude a évalué le pourcentage de réponses correctes; cette méthode est assez efficace :

Comme le font remarquer certains professeurs-chercheurs, ils n’enseignent pas seulement pour partager des connaissances, mais aussi pour mieux comprendre le sujet.

En pratique:

Choisissez le sujet que vous souhaitez apprendre
Imaginez que vous l’enseignez à un élève de sixième année
Notez les lacunes dans votre compréhension et utilisez-les pour orienter votre apprentissage ultérieur

Une simple heuristique tirée de mon expérience:

J’ai remarqué que tout ce que j’apprenais pouvait être mis en pratique, et que la pratique est supérieure au rappel/explications, lui-même supérieur à l’apprentissage passif.

  • En programmation : écrire du code pour résoudre des problèmes > expliquer comment quelque chose fonctionne > apprendre passivement.
  • De même, avec les langues étrangères : parler ou écrire > se rappeler/expliquer ce que l’on a appris > apprentissage passif.

Autres stratégies:

Biohacking

Je suis mitigé quant au terme « biohacking », mais je l’utiliserai ici faute de meilleur mot. La vraie question est de savoir si nous pouvons faire quelque chose pour rendre l’apprentissage plus facile et plus efficace en changeant notre physiologie.

Il n’est pas surprenant que les « biohacks » les plus étudiés, les plus sûrs et les plus efficaces rappellent les conseils que certains d’entre nous ont reçus de leurs grands-mères.

Biohack #1: Bien dormir

Ce n’est un secret pour personne. Il existe des dizaines, voire des centaines d’études sur les effets de la privation de sommeil sur les performances cognitives et la mémoire. Et elles pointent toutes dans la même direction. Le sommeil prend du temps, mais c’est une arme redoutable.

Une étude a examiné les effets de la privation de sommeil sur l’attention, la mémoire, la vitesse de traitement et l’humeur. Vous pouvez probablement deviner ce qui s’est passé, mais ces graphiques permettent de tirer les conclusions qui s’imposent :

Vous pouvez en apprendre davantage sur les effets du sommeil et de la privation profonde de sommeil sur la cognition et la santé dans l’épisode du podcast avec Matthew Walker, professeur à l’université de Berkeley.

Biohack #2: Exercice

Après le sommeil, il y a une autre arme secrète, gratuite, très efficace et bien étudiée. Oui, l’exercice.

Cette étude publiée dans Nature n’est que l’une des nombreuses études qui ont conclu que l’exercice peut améliorer la cognition dans de multiples types de tâches.

Même la marche peut être efficace. Voici comment marcher affecte la créativité :

L’exercice augmente également le facteur neurotrophique dérivé du cerveau (BDNF), qui est important pour l’apprentissage :

Enfin, l’exercice a des effets bénéfiques sur la neuroprotection et pourrait même aider à prévenir la maladie d’Alzheimer.

Différents types d’exercices ont des effets différents, de sorte qu’il est préférable de faire un bon mélange d’entraînement de résistance (musculation), d’entraînement cardio par intervalles à haute intensité (HIIT) et d’entraînement cardio en régime permanent à basse intensité (LISS).

Si vous souhaitez en savoir plus sur les effets de l’exercice sur les performances cognitives, consultez l’article de Wikipedia sur les effets neurobiologiques de l’exercice physique.

Biohack #3: Bien manger

Tout comme le sommeil et l’exercice, la nutrition peut sembler ennuyeuse, mais elle est incroyablement efficace. L’examen des principes d’une alimentation saine dépasse le cadre de cet article, mais voici quelques études qui pourraient vous inciter à manger sainement.

Des approches diététiques complètes et des aliments individuels ont été étudiés sous l’angle de leurs effets sur la cognition.

Les aliments et les nutriments qui ont été associés à de meilleures performances cognitives comprennent le thé vert, le poisson, les myrtilles, les noix, l’huile d’olive et bien d’autres encore.

Voici quelques extraits d’études pour piquer votre curiosité.

Il a été démontré que les myrtilles améliorent le temps de réaction et la mémoire :

Les oméga-3 présents dans l’huile de poisson – et en particulier l’acide docosahexaénoïque (DHA) – pourraient améliorer la cognition et retarder le déclin cognitif lié à l’âge. Cet essai contrôlé et randomisé a mis en évidence les effets bénéfiques du DHA sur les scores de la mémoire de travail :

Pour en savoir plus sur le lien entre nutrition et cognition, consultez l’article de Wikipedia sur la nutrition et la cognition, le résumé du régime MIND, l’article de Chris Kresser et le podcast de Rhonda Patrick.

Autres « biohacks »

Ce qui ne marche pas

  • Multitâche: Concentrez-vous plutôt sur une chose à la fois.
  • Relecture passive et surlignage: Pratiquez plutôt le rappel actif.
  • Trouvez votre « style d’apprentissage » unique – la théorie des différents types de mémoire (auditif, visuel, etc..) n‘est pas étayée par des preuves solides.

La puissance du recuit

Les métaux sont uniques, notamment grâce aux comportements qu’ils adoptent vis-à-vis des changements de températures. Si un métal est décrit par le matériau dont il est constitué (par exemple, le cuivre ou le fer), ses propriétés sont déterminées par la disposition de ses atomes, elle-même extrêmement variable.

Cet arrangement est semi-permanent, mais peut être manipulé par certaines techniques. Une d’entre elles est le recuit, où le métal est d’abord chauffé puis lentement refroidi au fil du temps. Grâce à ce processus, le métal devient moins dur et ductile. Le refroidissement fournit ensuite le temps et les niveaux d’énergie nécessaires à la formation de grains plus gros.

Les programmeurs informatiques ont pris note de ces propriétés uniques et les ont transposées dans leur domaine, ce qui a donné naissance à l’algorithme du « recuit simulé » (simulated annealing). Il est utilisé pour trouver un optimum global à un problème spécifique, et fonctionne, comme le recuit métallurgique, en réduisant progressivement la « température » (pour l’algorithme, la probabilité de se « diriger » vers une solution moins « bonne »). Le fonctionnement de l’algorithme est plus explicite en se représentant graphiquement l’espace de solution d’un problème (l’exemple ci-dessous traite d’un espace à une dimension, mais nous pouvons évidemment étendre le mode opératoire à des espaces à n dimensions).

L’algorithme part d’une valeur d’entrée aléatoire (un endroit aléatoire sur la ligne ci-dessus), puis, à chaque itération, sélectionne un point proche aléatoire (la définition de « proche » change avec la température; à des températures plus élevées, des points « plus loin » peuvent être choisis).

Si le point choisi au hasard est plus élevé que le point actuel, l’algorithme « se déplace » vers ce point ; s’il est plus bas, l’algorithme peut ou non « se déplacer », en fonction de la température (l’algorithme est plus susceptible de « se déplacer » à des températures plus élevées). Cette stratégie converge vers l’optimum global. L’image ci-dessous (tirée de Wikipedia) illustre le fonctionnement de l’algorithme pour un problème à une dimension:

Il faut bien noter que si on connaissait d’avance l’espace de solution, on pourrait simplement sélectionner la solution optimale à vue d’œil. C’est le cas pour les cas simples (par exemple y = 1 – |x|), mais pour des problèmes plus complexes (par exemple le problème du voyageur de commerce, illustré ci-dessous), on a alors besoin d’un algorithme d’approximation comme le recuit simulé.

Comme nous l’avons vu pour les métaux et la programmation, le processus de recuit – qui consiste à réduire lentement l’état énergétique d’un système – présente des propriétés intéressantes. Il permet d’atteindre un certain type d’organisation. Le recuit prend le meilleur de chaque plage du spectre de température. Il tire parti des températures élevées pour approcher le problème (de manière plus grossière), et des basses températures pour déterminer une solution plus précise (en se concentrant sur la zone particulière identifiée précédemment). Vu sous cet angle, le concept de recuit s’applique bien au-delà des domaines de la métallurgie et des mathématiques, avec les deux exemples puissants que sont la formation (au niveau individuel) et l’évolution (au niveau social) du cerveau.

La plasticité du cerveau varie grandement au cours de l’existence. Les nouveau-nés appréhendent rapidement le monde qui les entoure, et les tout-petits ont plus de facilités pour le langage. Pendant ces périodes de notre vie, le cerveau peut être considéré comme fonctionnant à haute température; chaque expérience joue un rôle important dans la façon dont le cerveau se construit; le cerveau est ductile. En vieillissant, notre cerveau refroidit; les concepts que nous avons acquis dans notre enfance se solidifient et, bien que nous puissions toujours les modifier, ces changements se produisent beaucoup plus lentement qu’avant. Ce schéma de formation, analogue au recuit métallurgique, permet au cerveau d’atteindre des états de basse énergie, où ici, basse énergie peut être compris comme ayant une faible erreur standard. En formant d’abord des concepts généraux et des catégories dès l’enfance (par exemple « êtres vivants », « choses inanimées », « nourriture », etc. – bien qu’au plus jeune âge nous n’ayons pas encore les mots attachés aux concepts eux-mêmes), notre cerveau cimente un modèle de base sur lequel on peut ensuite bâtir une compréhension plus subtile et affinée du monde.

En regardant le cerveau à travers cet angle, il est intéressant de considérer les effets des drogues psychoactives, en particulier celles comme le LSD. Beaucoup de gens décrivent cette expérience comme « leur permettant de se sentir à nouveau comme des enfants », le monde leur paraissant tout nouveau. Lorsque nous atteignons l’âge adulte, notre cerveau a acquis d’importantes connaissances préalables sur notre environnement. Ces drogues permettraient de réduire la force de ces antécédents, empêchant alors le cerveau d’imposer une partie de ces acquis sur l’expérience actuelle. En utilisant la métaphore du recuit, elles font monter la température.

L’observation à l’échelle neuronale est en adéquation avec l’analogie plus méta du recuit. À la naissance, nous disposons déjà de tous nos neurones, mais seul un nombre limité de synapses se sont formées – de l’ordre de ~1/6 du nombre total de synapses dans un cerveau adulte. Au cours des années suivantes, les synapses s’établissent rapidement; à l’âge de deux ans, un enfant en a même beaucoup plus qu’un adulte! À partir de là, la formation des synapses est ralentie, la tendance principale étant plutôt à l’élagage. Nous pouvons encore une fois voir le rôle que joue la « haute température » dans la formation spontanée des synapses, et celui des « basses températures » dans la solidification de ces fondations et la mise en place de représentations plus précises du monde qui nous entoure.

Si l’on passe à l’échelle évolutionnelle, l’analogie est plus vague, mais toujours utile. L’évolution des systèmes nerveux a été ponctuée de sauts importants. Des protoneurones se sont regroupés en grappes, pour finalement se concentrer au sein d’organes dédiés. Nous pouvons considérer que ces premiers sauts se sont produits à une « température élevée », se figeant au fil du temps en une structure générale, le cerveau (partagée par un grand nombre d’espèces) lors du « refroidissement ». Tout comme les premières phases du recuit simulé ont servi à identifier la meilleure colline pour ensuite la grimper, les premières phases de l’évolution du cerveau ont permis d’identifier la meilleure structure fondamentale, selon certains critères.1L’analogie trouve ici ses limites, car l’évolution n’a pas de but – mais c’est l’idée générale qui importe.Avec cette structure comme base, des mutations à petite échelle ont commencé à jouer un rôle de plus en plus important. Notre cerveau a beaucoup en commun avec ceux d’autres mammifères, et seuls de petits ajustements permettent de passer du leur au nôtre – ou du moins, des changements bien plus insignifiants que ceux qui ont été nécessaires pour passer des premiers réseaux de neurones au cerveau.

le phénomène de recuit semble avoir quelque chose de spécial. Il permet de tirer le meilleur des deux mondes: quand les températures sont élevées, que la plasticité est importante, on peut faire de grands bonds dans l’espace de solution, en cherchant où s’installer; et lorsqu’elles sont basses, nous pouvons explorer pleinement cette zone prometteuse. Pour l’instant, nous n’imprégnons nos systèmes d’IA que d’un faible niveau de recuit – les paramètres sont certes mis à jour lentement au fil du temps, mais les systèmes eux-mêmes disposent d’une structure fixe et d’un nombre constant de paramètres à mettre à jour. Nous pourrions nous inspirer de notre cerveau et essayer d’imiter la croissance synaptique explosive qui se produit chez les nourrissons; ou, plus ambitieux encore, tirer des enseignements du raffinement du système nerveux sur des centaines de millions d’années d’évolution.

Traduit de My Brain’s Thoughts

Des chances de victoire

 Reproduction par L. Prang & Co. de « Hancock at Gettysburg » du peintre Thure de Thulstrup. Restauration d’Adam Cuerden.

Je suis tombé sur une étude un peu surprenante, intitulée « Victoire ou répudiation? La probabilité que les confédérés gagnent la guerre de Sécession« . Les auteurs ont créé une méthodologie pour estimer la probabilité de victoire des états du Sud durant la guerre à partir des données d’actifs financiers.

Avec les deux guerres mondiales, la guerre civile américaine fait sûrement partie des conflits les plus discutés des 150 dernières années. Pour ces conflits-là, comme pour tous d’ailleurs, la question de savoir si les perdants auraient pu gagner est aussi passionnante que périlleuse. Ce genre d’interrogations requièrent souvent beaucoup d’hypothèse et de spéculations, car il faut se demander ce que chaque partie aurait pu faire pour changer la donne – ou ne pas faire. Les universitaires ne préfèrent pas s’essayer à cet exercice, question de crédibilité: ça laisse le champ libre à des artistes qui s’en donnent à cœur joie, comme dans les univers uchroniques du Maître du Haut Château ou celui collaboratif de Kaiserreich.

Ici, le but des auteurs, l’un professeur de finance à l’Université de Bruxelles et l’autre historien économique à l’Université Chapman, est de répondre à la question suivante: quelle était la probabilité pour les confédérés, à un instant t, de gagner la guerre?

Pour cela, il nous faut un indice fiable. Un indicateur qui témoigne de la santé financière d’un état; la dette. Plus précisément les bons du Trésor, à manipuler avec trois hypothèses qui vont permettre d’extraire des probabilités du prix de ces instruments:

  • La probabilité pour le Sud de rembourser sa dette est égale à la probabilité de victoire.1cf. la différente notion de victoire pour le Nord et le Sud, que l’on aborde un peu plus loin
  • Les investisseurs ne reçoivent rien en cas de défaite. 2De l’étude: « The identifying restriction is motivated by three factors: (1) the Confederate government would cease to exist in the event of a defeat, (2) the war bonds traded for less than one gold dollar at the end of the war (May 1865), and (3) we were unable to find any reports in the Dutch financial press during the war indicating that investors believed that the United States government might honor the Southern bonds in the event of a Confederate defeat. »
  • Le prix des bons est calculé avec une formule3En factorisant la formule exposée dans Merrick, John .Jr. (2001), “Crisis Dynamics of Implied Default Recovery Ratios: Evidence from Russia and Argentina”, Journal of Banking and Finance, 25, 1921-1939. utilisée encore aujourd’hui et expliquée en note:4Dans cette formuleV0 est la valeur du bon, C est la somme des flux de coupon (les intérêts que reçoit le propriétaire du bon), i le nombre de périodes, F le prix du bon, YTMbri les taux d’actualisation (c’est-à-dire le pourcentage de retours si le propriétaire garde le bon jusqu’à expiration, calqué sur la console britannique), N le temps à maturité (pris arbitrairement à 10 ans) et enfin p la probabilité de remboursement de la dette, soit, par hypothèse, la probabilité de victoire confédérée.

Avec ces hypothèses en place, il suffit maintenant d’obtenir un dataset solide qui contiendrait le cours du prix des bons. Ici, une option clé en main se présente à nous: les bons en or à la bourse d’Amsterdam. Ces junks bonds, ni plus ni moins,5L’expression « junk bonds » pour parler des bons de dette côtés à Amsterdam ne vient pas de moi; elle est utilisée dans cet article ont été cotés en août 1863, 2 ans après le début de la guerre et juste après le tournant de la bataille de Gettysburg. L’argent dégagé par ces bons a permis aux Confédérés de construire des bateaux, d’acheter du ravitaillement et de mener des opérations à l’extérieur. Malheureusement, ça a plutôt mal fini pour les investisseurs (comme pour les confédérés d’ailleurs); à vrai dire c’était un placement assez risqué.6En effet, toujours selon cet article, « The Dutch bonds contained a default clause that allowed the Confederacy to postpone interest payments on the debt issue until after the war. Indeed, the South never serviced the junk bonds and pursued a debt management policy of selective default.

The Dutch firm underwriting the issue offered investors a small credit for exchanging their defaulted Confederate debt for « good bonds »[…]. The investment house’s reputation was apparently tarnished by their dealings in Southern war debt. »

L’auteur utilise pour source l’article de Weidenmier, Marc D., “Understanding the Costs of Sovereign Default: The Foreign Debts of the Southern Confederacy. » paru dans les Claremont McKenna College Working Paper en 2002.

L’intérêt d’étudier un marché international et non le marché intérieur confédéré (pour lequel il existe beaucoup plus de données) est de réduire le biais lié au patriotisme. Il est courant que pendant des conflits, pour financer l’effort de guerre, les états demandent à leurs citoyens d’acheter des bons. Cela a notamment été fait en France, par exemple en 14-18. De ce fait, il est alors plus compliqué de déduire une probabilité de victoire à partir de la valeur des bons, car elles ne reflètent pas la réalité. C’est comme si, pour évaluer si une équipe de foot va gagner son prochain match, on regardait combien les joueurs sont prêts à parier pour leur propre équipe; cela biaiserait complètement le résultat. Au contraire, en se basant sur le cours des bons sur un marché à l’étranger, où les investisseurs n’ont que peu à faire du résultat final du conflit tant que leurs finances restent dans le vert, on estime que le biais est plus restreint – même si comme on le verra plus tard il reste important.

Il n’existe pas de métriques sur le volume d’échange des junk bonds confédérés à la bourse d’Amsterdam, mais, pour un instrument financier des années 1860, la liquidité était apparemment assez importante. Selon un observateur contemporain, les bons s’échangeaient quasiment chaque jour, ce qui est rare pour cette époque.7 De Dinger, 1868, p. 374; 1873, p.600; source incluse dans l’étudeMalgré la bonne liquidité, les aléas de la vie économique compliquent l’étude du prix des bons; apparemment, pour le mois janvier 1864, les états confédérés ont tout simplement oubliés de payer les intérêts! Cet évènement a sûrement dû affecter le prix du bon d’une façon décorrélée de la probabilité de victoire du CSA.

La condition initiale, la première probabilité, celle qui correspond à la probabilité de victoire des confédérés à l’émission des bons est calculée en utilisant le prix fixé par des citoyens britanniques qui se procuraient des bons à leur compte directement auprès du gouvernement confédéré et les revendaient « au black » dès décembre 1862.8Cette probabilité est sûrement surestimée; comme les bons circulaient de main en main et non au sein d’un marché centralisé comme ensuite à Amsterdam, le prix de 60% « par valeur » était gonflé artificiellement par le manque de liquidité. Cette première probabilité donne 34% de chances de victoire aux Confédérés au 4 août 1864. Étrangement, 34%, c’est aussi la proportion d’électeurs américains qui pensent qu’une guerre civile éclatera aux États-Unis dans les 5 prochaines années.

Voyons ce que ça donne d’août 1863 à la fin de la guerre:

Les 3 scénarios concernent la façon dont les confédérés gèrent les intérêts non payés début 1864; ils donnent des résultats assez similaires.

D’après cette approche, les Confédérés ont encore une probabilité décente de gagner le conflit à la août 1863, quand la nouvelle de la défaite de Gettysburg arrive en Europe.

Les objectifs des deux camps diffèrent grandement: pour le Nord, la victoire repose dans l’anéantissement des états rebelles du sud. Pour le CSA, le but de la guerre est de pouvoir rester indépendant – comme ça l’était pour les états fondateurs pendant la révolution américaine, moins de 100 ans auparavant. Même sans invoquer l’hypothèse des marchés efficients, cette différence de perspective devait être priced-in, c’est à dire factorée dans le prix des bons, dans la mesure où si des investisseurs achetaient de bons confédérés, c’est qu’ils estimaient que les confédérés pouvaient réaliser cet objectif.

Néanmoins, même si les investisseurs savaient que les objectifs du CSA étaient plus humbles, on peut être surpris de la probabilité élevée qu’ils assignent à une victoire confédérée. On peut donc s’intéresser, au-delà des simples données financières, à la perception qu’avaient les Européens du conflit.

Tout d’abord, l’opinion des investisseurs européens repose sur des informations qu’ils obtiennent avec du retard (plus d’un mois pour la bataille Gettysburg) et qui ne reflètent pas forcément la réalité du terrain. En jargon boursier, on pourrait dire que la courbe du graph précédent est un indicateur retardé.9Selon cette définition, indicateur retardé est un indicateur statistique économique qui évolue avec un certain décalage temporel par rapport à l’évolution des conditions macroéconomiques. Les chiffres relatifs à l’emploi, aux bénéfices ou aux taux d’intérêt en sont des exemples typiques.

En France comme au Royaume-Uni, le pouvoir et les élites penchent du côté confédéré. Les relations entre l’Union et les deux puissances européennes étaient franchement tendues; pour nous à cause de l’expédition au Mexique qui prenait lieu en même temps que la guerre, et pour les Anglais à cause de l’aide qu’ils donnaient plus ou moins discrètement au CSA. Napoléon III était même partant pour s’engager aux côtés des Sudistes à condition que les Anglais aussi; l’issue du conflit aurait alors sûrement été bien différente.

Bien au-delà des considérations géopolitiques et économiques (relatives notamment au commerce du coton), il existe au sein des élites européennes une vraie sympathie pour les Sudistes. Comme /u/ChevalMalFet le souligne dans un post sur /r/SlateStarCodex:10Sa thèse est complétée par l’article par British Sympathies in the American Civil War: A Reconsideration, de Joseph M. Hernon, Jr., publié dans The Journal of Southern History

La plupart des élites européennes étaient extrêmement biaisées en faveur du Sud. C’est en partie une affinité culturelle – les « gentlemen » du Sud ressemblaient beaucoup plus aux aristocrates anglais que les marchands yankees (cf. le livre Albion Seed), et en partie une realpolitik – tout ce qui affaiblit les États-Unis doit nécessairement être bon pour les empires britannique et français. Bien sûr, beaucoup de riches Anglais croyaient (à tort) qu’ils étaient dépendants du coton bon marché du Sud pour alimenter leurs usines de textiles. Beaucoup de ces investisseurs avaient donc une opinion déjà très biaisée. Les classes moyennes et inférieures avaient en revanche tendance à être favorables à l’Union.

Deuxièmement, la plupart des citoyens comprenaient mal la guerre. Les seuls souvenirs de guerre dont la plupart des gens se souviennent sont soit le fiasco de la Crimée, soit les anciennes guerres napoléoniennes. 50 ans s’étaient écoulés depuis Waterloo, et la plupart des anciens combattants étaient morts ou mourants. On se souvenait donc de la guerre avec des canons luisants, les uniformes brillants, des belles charges de cavalerie, de l’héroïsme et de la bravoure. Des abstractions comme la main-d’œuvre, les kilomètres de chemins de fer, la production de munitions, les navires disponibles, etc. n’entraient pas vraiment en considération [et dans ces domaines, l’Union avait un avantage certain].

Le Sud gagnait aussi à la bataille du romantisme : leurs chefs étaient plus colorés, c’étaient tous des outsiders courageux qui semblaient avoir plus de « peps » et de « courage » que les Yankees. Ils remportaient les spectaculaires batailles qui avaient lieu sur la côte Est. À l’Ouest, les victoires de l’Union étaient moins éclatantes; elles reposaient sur de la logistique, de grandes manœuvres et la capture de centaines de kilomètres carrés d’endroits dont personne n’avait jamais entendu parler. Il n’y avait pas autant d’action à l’Ouest – après Shiloh, il n’y a pas eu de grande bataille à l’Ouest jusqu’à Chickamauga. […]

Donc, non, les investisseurs européens n’ont pas bien compris à quel point la guerre se déroulait mal pour la Confédération.


« En 1863, la seule chance réelle pour le Sud de gagner la guerre était de briser la volonté du Nord et de les amener à élire un démocrate qui ferait la paix.« 

/u/ChevalMalFet, discussion complète en commentaire sur ce post

L’étude permet aussi d’éclairer sous un nouveau jour la campagne présidentielle de 1864, qui aboutit à l’élection du républicain et président sortant Abraham Lincoln face au général McClellan.

En 1864, le parti démocrate, contrairement aux Républicains farouchement pro-guerre, est divisé en deux factions, les « peace democrats » et les « war democrats ». La faction pacifiste est elle-même divisée entre des modérés partisans de négociations avec le sud, et les « copperheads » (du nom d’une espèce de vipère), une frange plus radicale qui demande une paix immédiate peu importe son prix. Dans une optique de compromis, le pro-guerre McClellan est choisie comme candidat démocrate et part en campagne avec un vice-président pro-paix, George Pendleton.

L’analyse du cours des bons confédérés permet de déterminer dans quelle mesure les investisseurs européens voyaient comme crédible le projet de McClennan. Si c’était une éventualité sérieuse ils auraient eu tout intérêt à investir dans ces bons, car comme nous l’avons vu, un accord de paix est une victoire pour les confédérés.11Il n’est pas donné qu’une victoire de McClennan ait débouché sur un accord de paix. Cet article bien sourcé étudie la question. On observerait une hausse du prix du bon, et une hausse de la probabilité de victoire; il n’en est rien.

L’investiture de McClellan, fin août 1864, ne modifie pas l’évolution d’une probabilité de victoire des confédérés. De plus, la prise d’Atlanta achevée début septembre enfonce un clou dans le cercueil que se sont creusé les confédérés. Richard McMurry détaille dans Atlanta 1864: Last Chance for the Confederacy que la chute d’Atlanta « assure la réelection de Lincoln, et au même moment l’échec de la course à l’indépendance du Sud. […] Atlanta était la dernière chance pour les confédérés« ; cette image est bien retranscrite en termes probabilistes dans le graph.


Marc D. Weidenmier et Kim Oosterlinck proposent donc une méthodologie complète qui, pourvu qu’on ait les bonnes données, semble assez simple à répliquer. À cause de la deuxième hypothèse présentée plus haut, ce protocole s’applique mieux à des conflits civils ou de types révolution/contre-révolution. Dans le cas de conflits « conventionnels », ce qu’il advient de la dette d’un pays peut varier grandement en fonction de son issue. Durant la guerre de Sécession comme dans, par exemple, la guerre civile espagnole, une entité étatique comme les CSA ou la République est vouée à disparaitre si elle « perd » le conflit. Il y a donc plus de chances que, pourvu qu’elle en ait émis, elle ne rembourse pas sa dette; l’hypothèse 2 peut alors s’appliquer. S’il y a « continuité » de l’état émetteur à l’issue du conflit,12comme il y a peut-être eu après la première guerre mondiale avec la République de Weimar, il faudrait se renseigner sur le sujet appliquer la deuxième hypothèse est plus compliqué, car la répudiation des dettes est loin d’être systématique. À tenter?