Ishmael et le métarécit

Le thesauriseur et le singe, Pierre Francois Martenasie, Fables de La Fontaine: Fable CCXVI

L’Homme une fois disparu, y aura-t-il un espoir pour le gorille?

Extrait d’Ishmael, Daniel Quinn (1992)

Ishmael est le premier ouvrage d’une trilogie du productif Daniel Quinn. Sous la forme d’un dialogue socratique entre un écrivain et un gorille professeur (!), il questionne la place de l’homme dans le monde et adresse une critique sévère de la civilisation. Le récit s’ouvre sur la découverte par un narrateur anonyme d’une annonce dans le journal: « professeur recherche un élève souhaitant sauver le monde ». Il part à la rencontre du dit professeur et surprise alors, tombe nez à nez avec un primate.

Ishmael, le gorille, prend l’élève sous son aile. Il lui présente des définitions qui seront la base du raisonnement conduit dans la suite de ce qui ressemble plus à un conte philosophique qu’à un essay dans les règles de l’art. Pour lui, les peuples se caractérisent par leurs « histoires ». Une « culture » est un ensemble d’hommes qui jouent un rôle dans leur histoire collective; Ishmael la personnifie en femme sous le nom de Mère Culture. Il lui explique la distinction entre les Ceux-qui-laissent et les Ceux-qui-prennent, traduits de l’anglais takers and leavers. Par Ceux-qui-prennent il faut comprendre les gens qui appartiennent à la culture dominante. Les Ceux-Qui-Laissent sont les sociétés que l’on qualifie de nos jours de primitives. Le narrateur quarantenaire blanc américain fait donc partie des Ceux-qui-prennent et on lui a inculqué leur histoire depuis son enfance.

En échangeant avec ce narrateur, Ishmael déconstruit les mythes de la culture des Ceux-qui-prennent en les mettant face à leurs contradictions. Homo sapiens n’est pas l’aboutissement de l’évolution, il n’a pas vocation à sauver le monde. En partant perpétuellement à la conquête de plus d’espaces, ils violent la loi élémentaire de toute espèce: celle de ne pas faire la guerre aux autres êtres vivants (ce que D. Quinn appelle dans son oeuvre loi de la compétition limitée). Ces idées devaient paraître novatrices en 1992, la date de publication d’Ishmael. En 2020, elles seront au moins familières aux personnes sensibilisées aux thématiques de l’écologie. Le schéma historique proposé par Ishmael est simple: l’homme vivait bien1 On sait maintenant que c’est vrai. Un jour il a inventé l’agriculture, ce qui a fait augmenter sa population. Il a eu besoin de plus de terres, en a donc volé à la nature ce qui a conduit à une nouvelle augmentation de la population et ainsi de suite. Ajoutons à ça le progrès technologique pour améliorer le rendement agricole, et nous sommes rentrés dans un cercle vicieux jusqu’à avoir des voitures et des iPhone.

Dans un second temps, Ishmael s’attaque à un mythe de la culture des Ceux-qui-Prennent, celui d’Adam et Eve. Pour lui, le fruit défendu représente la propension des hommes à se prendre pour des Dieux. Si la descente d’Eden est pour les chrétiens une chute, c’est car ce mythe a été transmis dans la tradition orale des Ceux-qui-laissent pour expliquer l’ascension des Ceux-qui-Prennent grâce à l’agriculture2Le mythe d’Adam et Eve remonte à bien longtemps. Il existe beaucoup de similarités entre la Genèse et les écrits mythologiques ancestraux de différents peuples antiques antérieurs aux Hébreux.. En parlant d’agriculture, Ishmael nous donne aussi une interprétation du mythe d’Abel le pasteur et Cain le fermier. Le meurtre commis par Cain est une métaphore de l’oppression des Ceux-qui-Laissent par les Ceux-qui-Prennent qui n’ont pas hésité à chasser les chasseurs-cueilleurs de leurs terres pour récupérer des espaces fertiles. Cette perspective sur la naissance de l’agriculture rejoint le travail de James C. Scott dans son livre Against the Grain, traduit en Français sous le nom d’Homo Domesticus, qui est d’ailleurs mentionné dans la postface de la traduction française d’Ishmael aux Éditions Libres.

Dans les derniers chapitres du livre, le narrateur se rend compte de la différence fondamentale entre les takers et les leavers. Les Ceux-qui-Prennent ont le besoin futile d’avoir un contrôle total sur les éléments. Ils ne veulent pas se contenter de leur condition d’animal. Quand notre narrateur demande au professeur comment rejoindre les Ceux-qui-Laissent, ce dernier lui dit qu’il vaut mieux convaincre les siens de rejeter leur mode de vie et de changer de paradigme plutôt que de les quitter. Il note qu’il ne faut pas renoncer à l’agriculture. Suite à cette conclusion, on apprend la mort par pneumonie d’Ishmael.

Le choix de la forme « dialogue » est à double tranchant. L’usage de l’échange permet de mettre en exergue la gymnastique mentale à l’oeuvre dans l’esprit d’un des Ceux-qui-prennent découvrant le point de vue du gorille professeur. Elle donne aussi de la hauteur aux thèses de Daniel Quinn puisqu’elles sont amenées progressivement par questions-réponses. Néanmoins, ce jeu de question-réponse donne lieu à des longueurs dans le raisonnement (avec des pages entières d’échanges d’une seule ligne avant qu’Ishmael parvienne à exposer son raisonnement). Certaines thèses auraient pu être formulées de façons beaucoup plus succinctes ou être plus étayée. Là n’est pas le principal problème du livre.

Les explications d’Ishmael paraissent intéressantes pour le lecteur naïf. Hors Daniel Quinn sélectionne des anecdotes et des tendances historiques, certes fondées, pour en faire des généralités. À de nombreuses reprises, il fait appel aux émotions, au « aww » factor, en simplifiant des énoncés et des faits. Le procédé rhétorique est toujours le même au cours du récit: prendre des concepts populaires sur l’histoire ou/et l’écologie, les présenter d’une manière faussement didactique avec quelques exemples bien choisis et montrer à quel point ce nouveau point de vue est mind-blowing pour le narrateur. Le professeur Allen B. Downey a réalisé une liste de 10 biais logiques et rhétoriques qui jonchent Ishmael (sans compter les cryptoappels au génocide lors du chapitre abordant le thème de la surpopulation).

On pourra répondre à tout ça que le but d’un livre comme Ishmael est de faire réfléchir et de sensibiliser le public à des problématiques qui autrement paraîtraient infiniment complexes. Et malgré ces défauts, certaines idées du livre sont intéressantes, notamment à propos de notre conception du monde. Cependant, peut-on développer une réflexion aboutie et pertinente en les basant sur une vision des faits qu’on simplifie et dépouille de détails jusqu’à la rendre unilatérale?

Grand narrative (ou métarécit): dans la théorie critique, et en particulier en philosophie postmodernisme, un grand narrative est une idée abstraite qui forme une explication complète d’un phénomène historique.

Selon John Stephens, c’est «un schéma narratif culturel global ou totalisant qui ordonne et explique la connaissance et l’expérience». Par conséquent, un grand narrative est une histoire sur une histoire, expliquant pleins de «petites récits» dans un schéma totalisant (qui veulent englober le plus de choses possible).

Source: https://www.newworldencyclopedia.org/entry/Metanarrative

Comme dans Sapiens de Yuval Noah Harari, plutôt que d’inviter à la réflexion avec une étude documentée, on gave le lecteur d’un grand narrative3Dans le cadre d’Ishmael, c’est ironique car l’oeuvre se veut être une déconstruction du grand narrative de la culture occidentale, d’une métahistoire qui se suffit à elle-même pour comprendre tout le déroulé de « l’épopée » humaine.4 Cette expression est erronée mais le concept est utilisé dans Ishmael; je me propose donc de l’utiliser dans ce cadre.

Ces grand narratives sont dangereux puisqu’ils peuvent être manipulés et l’ont déjà été par le passé comme mentionné par Ishmael en parlant du 3ème Reich. Les gens aiment les grand narratives pour les mêmes raisons que certains peuvent adhérer à des théories du complot: ça leur donne une clé de lecture pour comprendre un monde devenu si complexe. Pourtant, au fond, certaines conceptions ne sont pas fausses, mais un livre comme celui de James C. Scott cité plus haut sera beaucoup plus pertinent pour traiter de la question centrale de la naissance de l’agriculture. Ainsi de suite, pour chacun des thèmes abordés par le gorille savant de l’ouvrage on peut trouver des travaux qui discutent de façon moins caricaturales et moins idéologisée ces problématiques.

Malgré tout, la critique que Daniel Quinn fait de la culture dominante sur Terre est pertinente. Il est important de détruire le récit de la grande histoire humaine telle qu’on le conçoit à travers le monde actuellement car il amène à la ruine écologique. Mais à quoi bon remplacer cette grande histoire par une autre grande histoire si ce n’est pour la tendance humaine de vouloir tout simplifier, à toujours chercher un sens à des phénomènes qui n’en ont parfois pas (j’espère en faire un jour un article à part).

À l’heure où l’homme n’a jamais eu accès à tant d’information, nous devrions reconnaître le fait que notre histoire commune est d’une complexité infinie, et qu’aucun grand récit ne peut en envelopper toutes ses intrications et ses ramifications. Le problème avec une telle approche c’est qu’elle ne permet pas de faire de l’idéologie5sarcasme… Seulement, l’écologie n’est pas une idéologie, et il ne faut pas la faire passer comme telle.