La pyramide et le jardin

Approach of the Simoom, Desert of Gizeh, from Egypt and Nubia. Lithograph by Louis Haghe after David Roberts, 1846–49. – Description on p. 201, front cover image for The Search for Ancient Egypt by Jean Vercoutter, “Abrams Discoveries” series, Harry N. Abrams, 1992.

Voilà une récente percée pour la pseudo-science: l’emplacement de la Grande Pyramide de Gizeh encode la vitesse de la lumière à sept décimales près.

C’est vrai. La vitesse de la lumière dans le vide est de 299 792 458 mètres par seconde. Les coordonnées de la Grande Pyramide sont 29,9792458° N, 31,1342880°E (vous pouvez voir avec Google Maps que cela vous place juste au sommet de la pyramide). La vitesse de la lumière et la latitude y sont tous les deux identiques. C’est une coïncidence assez impressionnante.

Vous pourriez penser que c’est idiot car le mètre a été inventé par les Français dans les années 1600. Si des extraterrestres antiques ou des Atlantes ont construit les pyramides, pourquoi auraient-ils codé leur secrets en utilisant une unité de mesure de la France du XVIIe siècle ? Mais il y a un moyen de contourner cette objection : Nos concitoyens du XVIIe siècle ont défini le mètre comme étant 1/10000000e de la distance entre l’équateur et le pôle Nord. Si les extraterrestres pensaient aussi que c’était une façon intéressante de mesurer des longueur, alors ils auraient pu l’utiliser pour coder leur connaissance. Vous n’auriez donc pas affaire à des OVNIs qui peuvent prédire les pensées des Français de l’Ancien Régime. Juste des extraterrestres qui pensaient exactement comme les Français du XVIIe siècle.

(En fait, un autre groupe de Français au XVIe siècle a proposé une version différente du mètre, défini comme la longueur d’un pendule avec une demi-période d’une seconde. Cela s’est avéré être 99,7 % de la définition des 1/10000000e du pôle Nord, donc l’une ou l’autre des méthode fonctionne tant que vous vous fichez de l’exactitude. Je pense qu’une théorie du complot beaucoup plus intéressante serait que les extraterrestres ont conçu la Terre pour coder leurs secrets sur les périodes de pendules).

Mais de façon plus réaliste, les extraterrestres qui pensent bizarrement comme nos ancêtres ne sont probablement pas dans le coup, n’en déplaise à Squeezie. Alors comment expliquer cette coïncidence ?

Ce qui suit est à mettre au crédit de l’utilisateur mrfintoil pour son explication sur metabunk.org.

Premièrement, la coïncidence n’est pas à sept décimales près. Certes, cette séquence particulière à neuf chiffres (299792458) vous fait atterrir au sommet de la Grande Pyramide. Mais cela vous donne beaucoup plus de précision que vous n’en avez besoin – en supprimant les trois derniers chiffres, vous vous rapprochez plutôt que de vous éloigner du centre de la pyramide. Les seuls chiffres qui fonctionnent sont ceux de 29,9792° N. Vous n’obtenez donc que quatre décimales de coïncidence.

D’un autre côté, une correspondance de six chiffres reste assez bonne. C’est littéralement une chance sur un million.

L’explication réside donc dans les efforts déployés par les pseudo-scientifiques pour trouver une coïncidence de cette ampleur, autrement dit, dans le nombre de degrés de liberté dont ils disposaient.

Voici un exemple évident : pour autant que je sache, la longitude de la Grande Pyramide ne code rien d’intéressant du tout. Ce n’est donc pas l’équivalent de gagner une loterie sur un million avec un seul billet. C’est l’équivalent de gagner une loterie sur un million avec deux tickets; soit la longitude de la pyramide, soit sa latitude code la vitesse de la lumière.

Un deuxième problème : si la latitude de la Grande Pyramide avait été de 10,7925 N, ce serait la vitesse de la lumière en kilomètres par heure, ce qui serait une correspondance tout aussi impressionnante. Donc, en prenant ces deux degrés de liberté, nous avons quatre billets de loterie :

  1. Celui où la latitude est la vitesse de la lumière en mètres/seconde.
  2. Celle où la longitude est la vitesse de la lumière en mètres/seconde.
  3. Celle où la latitude est la vitesse de la lumière en kilomètres/heure.
  4. Celle où la longitude est la vitesse de la lumière en kilomètres/heure.

En d’autres termes, le nombre de billets de loterie augmente de manière exponentielle à mesure que nous obtenons plus de degrés de liberté.

Laissez moi maintenant énumérer tous les degrés de liberté auxquels je peux penser et voir où nous aboutissons. Je vais faire de mon mieux pour être aussi juste que possible envers les aliens. Par exemple, j’envisageais de dire que puisqu’il y a trois pyramides à Gizeh, nous devons multiplier par trois, mais pour être honnête, la Grande Pyramide est clairement plus grande que les deux autres, et il serait moins élégant de savoir que la pyramide de Menkaure code une constante cosmique étonnante, donc je ne soulèverai pas cette objection. Je vais essayer d’être vraiment juste:

  1. Latitude vs. longitude (2 options)
  2. Vitesse de la lumière en mètres/seconde vs. kilomètres/heure vs. cubits/seconde vs. cubits/heure. J’évite d’utiliser les pieds/miles, car c’est encore plus arbitraire que les mètres. Mais je pense que ce serait encore plus convaincant si le calcul utilisait en fait l’unité égyptienne réelle, qui, si j’ai bien compris, est la coudée. Alors, allons-y avec (4 options)
  3. Grande Pyramide vs. Sphinx. Comme je l’ai déjà dit, les deux autres pyramides de Gizeh sont nettement moins impressionnantes que la Grande Pyramide. Mais le Sphinx est assez impressionnant, et les anciens extraterrestres en parlent d’ailleurs tout autant que de la Pyramide, donc je pense que ce serait un aussi bon coup si cela avait été vrai. (2 options)
  4. Utilisation d’un système de latitude de 90 degrés vs. utilisation d’un système de latitude de 100 degrés. Je suis un peu partagé sur ce point, car ça ne semblerait pas si impressionnant si les sites pseudo-scientifiques devaient expliquer qu’ils ont trouvé une coïncidence vraiment cool, mais qu’elle ne fonctionné que si vous convertissez la latitude normale en un hypothétique système de latitude qui a 100 degrés. Mais comme nous savons que les extraterrestres/Atlantes utilisent la base 10 de toute façon (ils encodent leur sagesse dans la représentation de la vitesse de la lumière en base 10), il est plus logique pour eux d’utiliser un système de latitude en base 10 au lieu de reproduire notre coutume humaine bizarre qui consiste à utiliser la base 10 pour tout le reste sauf pour avoir une latitude allant de 0 à 90. D’un autre côté, s’il s’agissait d’Atlantes basés sur la Terre, ils auraient peut-être pris l’habitude de diviser les cercle en 360 parties pour la même raison que nous – il y a environ 360 jours dans une année. Et s’il s’agissait d’extraterrestres, c’est peut-être d’eux que nous tient notre étrange convention de latitude – l’idée des cercles de 360 degrés est vraiment ancienne et perdue dans la nuit des temps. Dans l’ensemble, je pense que cette idée est valable dans les deux cas, je vais donc la présenter comme suit (2 options).
  5. Placement du point décimal. La latitude 29,9792 N correspond exactement à la vitesse de la lumière, mais il en va de même pour les latitudes 2,99792, 2,99792 S et 29,9792 S. J’ai vérifié ces autres sites situés à la même longitude que la Pyramide pour voir s’il y avait des éléments mystérieux. Mais ils semblent être, respectivement, un champ parfaitement ordinaire en Ouganda, un champ parfaitement ordinaire en Tanzanie et une parcelle d’océan parfaitement ordinaire. Mais un monde où la pyramide se trouverait en Ouganda et le champ ordinaire en Égypte serait tout aussi réussi que notre monde actuel. Par conséquent: (4 options)

Rien qu’à partir de ces choses très simples, nous apprenons que nous avons 2 x 4 x 2 x 2 x 4 = 128 billets de loterie, ce qui réduit nos chances de gagner d’un million à quelque chose comme 1/10 000. Un énorme progrès!

Il y a quelques autres degrés de liberté qui, je pense, sont un peu plus difficiles à juger, mais qui restent importants :

  1. Quel aspect de la Pyramide nous examinons. C’est-à-dire qu’il aurait été tout aussi intéressant (peut-être plus encore !) que sa hauteur ou sa largeur corresponde exactement à la vitesse de la lumière. C’est donc une autre question (3 options). Je suppose que si les anciens extraterrestres étaient vraiment bons dans ce qu’ils faisaient, ils auraient pu donner à la pyramide 299 792 458 côtés, mais je ne leur en tiendrai pas rigueur. Cela devrait vraiment rendre la multiplication plus compliquée car je ne peux plus utiliser toutes les différentes façons de représenter la latitude par rapport à la longitude, mais je vais m’en tenir à la méthode simple pour l’instant.
  2. Quel site nous regardons. Celui-ci est difficile, car je ne sais pas si un autre lieux a la même crédibilité que la Grande Pyramide en ce qui concerne les théories complotistes extraterrestres. Le seul site tout aussi mystérieux auquel je pense est Stonehenge, et peut-être les lignes de Nazca. Je ne me sens pas à l’aise de dire que ce serait tout aussi impressionnant si Tiwanaku ou Yonaguni avaient les bonnes coordonnées. Je dirai simplement (2 options) pour Pyramides et Stonehenge.
  3. Quelle constante nous regardons. Bien sûr, la Pyramide codant la vitesse de la lumière est assez cool, mais qu’en est-il de la longueur de Planck ? Le nombre d’Avogadro ? Je ne sais pas si je veux inclure des constantes mathématiques comme pi ou e ici. Je pense que si elle codait π à un certain nombre de décimales, je penserais que les Égyptiens sont plus avancés en mathématiques que je ne le pensais, mais cela ne serait pas forcément bouleversant. Le fait que les Égyptiens connaissent e serait assez choquant, mais cela ne vaut peut-être pas la peine de croire aux aliens visiteurs. Il n’y a pas beaucoup de constantes physiques aussi cool que la vitesse de la lumière, alors je pourrais arbitrairement dire que ça fait 4 options.

Nous avons donc maintenant un total de 128 x 3 x 2 x 4 = 3072 billets de loterie, pour une chance sur 300 de gagner à la loterie d’une chance sur un million.

J’aimerais dire « Ha ha, j’ai prouvé que ces fous de la conspiration avaient tort! », sauf qu’une chance de 1/300 reste une coïncidence assez impressionnante – ce que les scientifiques appellent p < 0,01. Et maintenant, j’ai épuisé toutes mes excuses. Ce qui se passe ici, c’est que j’accepte toujours les règles du jeu – en ne comparant que les catégories exactes utilisées dans le calcul initial. Supposons que la latitude de la Grande Pyramide soit exactement de 30.0000 ? Cela aussi serait impressionnant – cela prouverait que les constructeurs de la pyramide connaissent la taille et la forme exactes de la Terre et qu’ils ont pu construire leur pyramide à un tiers du chemin entre l’équateur et le pôle. Supposons que la Grande Pyramide se trouve à la latitude 19.69724. C’est la date à laquelle l’humanité s’est posée pour la première fois sur la lune au format aaaa/mm/jj – il est clair que la pyramide a été construite par un Nostradamus voyageant dans le temps ! Supposons que la Pyramide ait été construite avec des pierres de quatre couleurs différentes, les pierres bleues étant toujours appariées aux pierres rouges, et les pierres jaunes étant toujours appariées aux pierres vertes. Alors les anciens Egyptiens essayaient de nous parler de la structure de l’ADN. Et si la Pyramide, vue d’en haut, ressemblait à un cerveau humain ?

Est-il juste de tenir compte de tout cela ? Si oui, la coïncidence restante disparaîtra-t-elle ?

Je continue à croire que la pseudo-science est utile pour comprendre la science. Les failles qui permettent aux gens de « découvrir » des preuves de la perception extrasensorielle ou de l’homéopathie sont les mêmes que celles qui leur permettent de découvrir des preuves des « power pose » et de « l’ego depletion ».

De la même manière, la numérologie est utile pour comprendre les statistiques. Vous pouvez voir les mêmes facteurs à l’œuvre, sans vous inquiéter de savoir si la théorie que vous étudiez est au final vraie.

Andrew Gelman aborde ls sujet dans son article « The garden of forking paths ». L’idée est la suivante : la communauté scientifique accepte une découverte comme significative si p < 0,05 – c’est-à-dire si un phénomène ne se produiraient par coïncidence que 5 % du temps ou moins. En d’autres termes, vous devez gagner à la loterie avec une chance sur vingt si vous voulez découvrir une chose en l’absence de tout effet réel.1 Au moins 51.1% des articles scientifiques du domaine médical (!) se basent sur une estimation de p-value à un moment ou à un autre de leur étude selon cette article. Mais si un scientifique formule son hypothèse après avoir vu ses données, il peut en modifier la formulation précise pour mieux l’adapter à ses données. S’il y a plusieurs façons de formuler l’hypothèse, il a alors le choix entre plusieurs billets de loterie et un résultat positif n’est plus surprenant. Gelman étudie un article scientifique qui affirme que les femmes portent des chemises rouges ou roses pendant la partie la plus fertile de leur cycle menstruel, ce qui implique parfois des changements de coloration rouge ou rose chez les primates. L’étude détecte effectivement l’effet étudié avec p < 0,05. Mais les chercheurs auraient pu formuler le problème de plusieurs manières différentes. Ils auraient pu ne regarder que les chemises rouges. Ils auraient pu ne regarder que les chemises roses. Ils ont choisi les jours 7 à 14 comme étant les plus fertiles, mais ils auraient également pu choisir les jours 6 à 15 sans vraiment se tromper. Ils auraient pu ne regarder que les femmes non mariées, les plus susceptibles d’essayer d’attirer des partenaires. Un article récent a énuméré 34 degrés de liberté différents qui peuvent être utilisés dans ce genre de travaux. Si vous en additionnez suffisamment, vous avez plus de vingt tickets pour la loterie « d’une chance sur vingt » afin d’obtenir p<0.05; le succès est pratiquement assuré.

J’appelais cela The Ederly Women Effect, d’après des études sur un médicament où le médicament n’a aucun effet en général, aucun effet sur un sous-groupe d’hommes seulement, aucun effet sur un sous-groupe de femmes seulement, aucun effet sur un sous-groupe de noirs seulement, aucun effet sur un sous-groupe de blancs seulement… mais quand vous arrivez à un sous-groupe de femmes âgées hispaniques, p < 0,05, soit-disant parce que c’est en phrase avec leurs besoins biologiques uniques. C’est assez évident. La leçon de la liaison Pyramide-vitesse-lumière est que parfois elle n’existe pas. Cela ressemble juste à une coïncidence improbable et choquante. L’autre leçon de la Pyramide est que je ne peux pas toujours comprendre ce genre de choses. J’ai tout tenté pour conjurer la corrélation, et j’ai quand même fini avec p = 0,003. Je ne pense pas que ce soit parce que la Pyramide a réellement été conçue par des extraterrestres ayant des liens suspects avec la France du XVIIe siècle. Je pense que c’est parce que je ne suis pas assez créatif pour disséquer complètement les coïncidences, même quand je cherche à le faire.

Ça m’arrive aussi tout le temps en consultant des études scientifiques. Quelque chose me semble très suspect, mais leur taille d’effet est très élevée et leur valeur p est très significative. Je n’arrive pas toujours à comprendre exactement ce qui se passe. Mais je devrais être réticent à écarter la possibilité que je passe à côté de quelque chose et qu’il y ait une explication raisonnable.

Scott Alexander sur LessWrong.com2Certaines phrases lourdes ou difficilement traduisibles ont été élaguées. Les notes en italiques ainsi que les notes de bas de page ont été rajoutées.

Être un noob

The Savage State (1834), huile sur toile, Thomas Cole

Quand j’étais jeune, je pensais que les personnes âgées avaient tout prévu. Maintenant que je suis vieux, je sais que ce n’est pas vrai.

J’ai constamment l’impression d’être un noob, en particulier en commençant un blog.1 Noob: Personne débutante ou néophyte au sein d’un groupe. J’ai l’impression de toujours parler à une startup qui travaille dans un nouveau domaine dont je ne sais rien, ou de lire un livre sur un sujet que je ne comprends pas assez bien, ou de visiter un nouveau pays où je ne sais pas comment les choses fonctionnent.

Ce n’est pas agréable de se sentir comme un noob. Et le mot « noob » n’est certainement pas un compliment. Et pourtant, j’ai réalisé aujourd’hui quelque chose d’encourageant dans le fait d’être un noob : plus vous êtes un noob au niveau local, moins vous l’êtes au niveau mondial.

Par exemple, si vous restez dans votre pays d’origine, vous vous sentirez moins noob que si vous alliez vivre en Extrême-Orient, où la vie marche différemment. Et pourtant, vous en saurez plus si vous déménagez. Le sentiment d’être un noob est inversement proportionnel à l’ignorance réelle.Mais si le sentiment d’être un noob est bon pour nous, pourquoi ne l’aimons-nous pas ? Quel objectif évolutif une telle aversion pourrait-elle servir ?

Je pense que la réponse est que le sentiment d’être noob provient de deux sources: être bête et faire quelque chose de nouveau. Notre aversion à ce sentiment est notre conscience qui nous dit « Allez, trouve une solution », ce qui était la bonne chose à penser pendant la plus grande partie de l’histoire de l’humanité. La vie des chasseurs-cueilleurs était complexe, mais elle n’est pas aussi changeante que la vie actuelle. Ils n’ont pas eu à trouver soudainement ce qu’il fallait faire avec le Bitcoin ou le Covid-19. Il était donc logique de privilégier la compétence face aux problèmes existants plutôt que la découverte de nouveaux problèmes. Il était logique que les homo sapiens n’aiment pas le sentiment d’être un noob, tout comme, dans un monde où la nourriture est rare, il était logique qu’ils n’aiment pas le sentiment d’avoir faim.

Maintenant que la nourriture n’est plus un problème, notre aversion pour la faim nous conduit à nous égarer.2 Notre attrait pour le sucre s’explique par l’importance des fruits dans la nutrition de nos ancêtres, puisqu’ils représentent une source importante d’énergie. L’omniprésence du sucre dans nos régimes alimentaire est donc ironiquement une dérive inattendue de ce développement évolutionnaire.Et je pense que notre aversion pour le sentiment d’être un noob nous trompe aussi.

Bien que ce soit désagréable, et que les gens vous ridiculisent parfois pour cela, plus vous vous sentez noob, mieux c’est.

– Paul Graham