Le monopole de la rationalité

Le Bouc émissaire, William Holman Hunt, 1854.

Remplaçons nature par rationalité dans la définition d’appel à la nature :

L’appel à la rationalité ou l’invocation à la rationalité est un procédé rhétorique qui suppose qu’une chose est bonne car rationnelle, ou mauvaise car non rationnelle.

Regardons maintenant les propos de Jean-Louis Thériot, député de Seine-et-Marne, sur l’invitation de Greta Thunberg à l’Assemblée nationale:

Oui à la lutte rationnelle contre le réchauffement climatique. Non à l’infantilisation obscurantiste, la moraline et la terreur par la peur. L’Assemblée se couvre de ridicule. L’écologie a besoin de savants, pas d’une ado manipulée.

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Et maintenant de Jean Baechler:

Nous vivons une nouvelle période d’irrationalité croissante, essentiellement sous la forme idéologique et politique.
[…]
C’est ce que nous expérimentons aujourd’hui, alors que certains, comme les collapsologues, nous assurent que la fin du monde est proche. Cet écologisme, irrationnel, est en contradiction avec l’écologie, qui, elle, est parfaitement rationnelle, car étudiant les rapports de l’homme et de la nature.

Source

La Rationalité est de plus en plus invoquée en opposition à l’Idéologie. Ceux qui se réclament du camp des rationnels se placent au-delà de toute classification politique, dans le camp du réalisme. Dénués de tout biais, ils sont pragmatiques et animés par leur seul bon sens, à l’inverse de ces idéologues qui ne voient le monde qu’à travers le prisme étriqué de leur affiliation.

Le nouveau terrain de ce conflit est l’écologie. Alors que le climatoscepticisme quitte peu à peu la fenêtre d’Overton, il est remplacé par un nouveau paradigme bâti de toute pièce en opposition aux mouvements écologistes actuels, dansant quelques fois avec le relativisme.

Le Point titrait en 2010 ”L’écologie sans idéologie” . Valeurs Actuelles a publié plus récemment des articles comme ”Le catastrophisme écologique est en train de devenir une religion” ou ”La folle dérive idéologique des maires écolos”. Une tribune du Figaro explique que ”L’écologie politique conduit à une catastrophe environnementale” – comme si Jacques Ellul était membre du conseil d’administration de Shell.

Luc Ferry s’appuie extensivement sur le champ lexical de la rationalité dans sa chronique ”Des biais dans la notion d’empreinte écologique”, en traitant cet indicateur composite… comme s’il s’agissait d’une valeur exacte. Sa conclusion, « prétendre qu’on peut calculer [l’empreinte écologique] de manière aussi simpliste et globalisante à partir de ces six critères relève de l’imposture », est équivalente à « prétendre qu’on peut estimer la qualité de vie dans un pays de manière aussi simpliste et globalisante à partir de l’IDH relève de l’imposture ». C’est attribuer à des indicateurs censés nous donner des ordres de grandeur des rôles qu’ils n’ont pas, puis les critiquer pour ne pas remplir ces-dit rôles.

Un certain « Enrico Chico » – j’espère que ce n’est pas qu’un pseudo, car ce nom est génial – commente sur cette chronique:

Ce qui est bien avec Luc Ferry, c’est qu’en dépit du fait qu’il ne comprend rien à rien, vous pouvez être assurés qu’il aura toujours un avis sur tout…

Enrico Chico, lecteur du Figaro

Au lieu de s’attaquer au Global Footprint Network, il aurait pu choisir comme cible la notion d’empreinte carbone, créé de toute pièce par BP dans une campagne promotionnelle montée par Ogilvy.

Encore il y a deux semaines, une autre tribune dans le même journal parle des « dissonances cognitives » des écologistes.13 lignes plus loin, il mentionne Bill Gates et son nouveau livre sur le changement climatique, avant de réduire Bookchin à un primitiviste appelant à retourner au moyen-âge.

L’emploi de ces mots (biais, dissonances cognitives, rationnel, idéologie), tente de dépeindre un mouvement écologique naif, déconnecté de la réalité, non scientifique, unifié et essentialisé autour de quelques valeurs et positions partagées. Ce tableau est souvent basé sur des visions erronées et des stéréotypes d’un autre temps – qui tournent souvent autour de quelques épouvantails.

Ce portrait des mouvements environnementaux est à contraster avec le pragmatisme autoproclamé des auteurs habitués aux appels au rationnel, qu’ils ancrent – selon eux – dans une vague notion de réalité économique. Valeur Actuelle publiait par exemple fin 2020 ”Quand l’idéologie écologique est rattrapée par la réalité économique”. Envisager l’économie comme benchmark de la réalité et des mondes possibles enferme le débat dans un minimum local. Cet automatisme rappelle la notion de réalisme capitaliste théorisée par Mark Fishcher. Que certains puissent se revendiquer sans idéologie est le signe qu’une idéologie – la leur – a conquis les mentalités, du moins selon leur point de vue. Cette idéologie victorieuse s’est dissoute dans l’inconscient collectif pour devenir la réalité intangible, la règle générale, le bon sens, dont il est impossible d’envisager une quelconque alternative.

Rhétoriquement, « irréaliste » et « irrationnel » sont autant d’étiquettes que l’on peut adosser à n’importe quelle proposition afin de la rejeter, en évacuant la nécessité d’élaborer un argumentaire. Il suffit de pointer vers une vague notion abstraite de réalité économique (mot clé : économique) ou d’impératifs financiers (mot clé : financiers) pour décrédibiliser une alternative – peu importe son sens et sa direction. Comme le note Justin E.H. Smith, nous sommes en droit de se demander quel rôle la tradition occidentale, érigeant la raison comme valeur suprême, a-t-elle a jouée dans l’émergence de ces phénomènes fondamentalement irrationnels.

Fair.com relevait en avril dernier comment les médias soufflaient le chaud et le froid sur des idées en les qualifiant de clivantes ou controversées, quand bien même elles reçoivent l’approbation du public. CNBC, par exemple, a relayé des déclarations de magnats du pétrole à propos du Green New Deal, le qualifiant « d’irréaliste, infaisable et trop clivant politiquement ». Ils proposent à la place une élusive « solution basée sur le marché », qui doit être « pragmative, durable, et au-delà des clivages partisants ». Une réponse elle aussi sans idéologie.

D’après les données statistiques les plus récentes, la proposition est loin d’être si clivante que ça: le Green New Deal est très populaire auprès des voteurs.

Le message pourrait être de faire attention à ceux qui prétendent avoir le monopole de la rationalité, pourfendant les idéologies au nom du pragmatisme et du bon sens; mais bien souvent, ils auront laissé assez d’indices sur la vraie nature de leur propos avant que nous ne tombions dans le piège. Tout est politique !

Les bons ingrédients d’un âge d’or

Gaspar van Wittel, Public domain, via Wikimedia Commons

Il semble qu’il existe, au cours de l’histoire, des moments et des lieux donnant lieu à une effervescence intellectuelle extraordinaire, capables, bien souvent, de redéfinir les paysages scientifiques et culturels de son temps.

Pourquoi à ce moment et à cet endroit, et pas un autre? Comment apparaissent les âges d’or?

La Grèce du Vème siècle avant Jésus-Christ est le prototype même de l’âge d’or. C’est l’époque des sophistes, de Socrate et de tous ses rejetons, dont un certain Platon. L’époque où l’art hellénique, notamment sa sculpture, repousse les limites de l’esthétisme. Des centaines d’années plus tard, il est toujours considéré comme un modèle vers lequel tendre. Le Vème siècle est la grande époque du théâtre: les comédies d’Aristophane et les tragédies de Sophocle et Euripide rejoignent la postérité. Les cités états se lancent dans des projets architecturaux grandioses comme la reconstruction de l’Acropole d’Athènes. C’est le début de la planification urbaine à grande échelle par des maîtres comme Hippodamos. Pendant ce temps, Hippocrate sillonne la Thessalie et la Thrace pour soigner ses patients. Il entre dans l’histoire comme le père de la médecine.

C’est lors du Vème siècle que naît de la civilisation occidentale. Pourquoi à ce moment, à cet endroit, et pas un autre?

Voici quelques autres âges d’or notables. Essayons d’y trouver des patterns:

  • Le Bagdad médiéval, du règne de Harun Al-Rashid (766-809) au sac de 1258: la ville irakienne est alors le centre du monde musulman. Badgad est un centre commercial majeur, situé stratégiquement au carrefour de l’Europe et de l’Asie. Les intellectuels de tout le Moyen-Orient se réunissent dans les Maisons de Sagesse fondées par le calife Al-Rashid afin de traduire les fragments littéraires grecques, perses et hindous en arabe grâce à la généralisation de l’utilisation du papier venu de Chine. La traduction de ces oeuvres permet aux savants de réunir et d’approfondir les théories d’Orient et d’Occident, comme l’illustre l’oeuvre philosophique d’Avicenne ou l’algèbre par Al-Khwârizmî. L’art graphique connait une évolution remarquable avec le raffinement de la calligraphie et de l’enluminure. Les Invasions Mongoles portent des coups successifs aux Abbassides. Lorsqu’ils pénètrent finalement dans la ville le 10 février 1258, ils massacrent la moitié de ses habitants.
  • Florence au XVe siècle: la cité-État marchande est un haut lieu intellectuel dès le XIIIe siècle. Sa population est néanmoins divisée par deux à cause de la peste noire (1348). Florence est à cette époque une ville extrêmement riche grâce au commerce à la finance. Le Florin est alors la monnaie d’échange la plus répandue en Europe. En partie grâce à l’influence oligarchique des banquiers de la famille Médicis, Florence devient au XVe siècle l’épicentre de la renaissance européenne. Raphaël, Léonard de Vinci, Michel-Ange, Botticelli sont autant d’artistes associés à la Florence de la fin du moyen-âge. Ça fait énormément de génies pour une ville de 50 000 habitants! Nous pouvons prendre 1497 comme clap de fin de cette période faste, lorsque le moine Giraolamo Savonarole prend le pouvoir et instaure à Florence un gouvernement théocratique autoritaire. Bien qu’il soit pendu et brûlé un an après – les joies du pouvoir -, les cités-États italiennes s’engouffrent à cette même période dans des guerres dévastatrices tandis que les idées de la Renaissance se répandent dans le reste de l’Europe.
  • Le Vienne de la fin du XIXe siècle à 1914 est un centre intellectuel et culturel mondial. La liste de personnalités y ayant vécu est incroyable, à tel point que je n’ai pas le courage de mettre les hyperliens: Sigmund Freud, les musiciens Arnold Schönberg et Gustav Mahler, le philosophe Ludwig Wittgenstein, les écrivains Stefán Zweig et Robert Musil, le peintre Gustav Klimt, les architectes Otto Wagner et Josef Hoffman, le journaliste et fondateur du mouvement sioniste moderne Theodor Herzl, et j’en passe. C’est aussi durant cette période qu’ont grandi des personnages illustres du XXe siècle, sans doute stimulés par le climat euphorique qui se dégage de la ville: le physicien Schrodinger, le philosophe des sciences Karl Popper, le psychanalyste Viktor Frankl et l’économiste Hayek. Ils ont chacun révolutionné leurs disciplines respectives. Vienne est à l’époque la capitale de l’Empire austro-hongrois, un collage schizophrène de différents peuples que tout oppose. On trouve sous la même bannière des Allemands, des Magyars, des Tchéco-Slovaques, des Polonais, des Ukrainiens, des serbo-croates, des Italiens et une minorité juive. La richesse multinationale de l’Austro-Hongrie a grandement contribuée à son rayonnement culturel, là où elle a certainement fragilisé sa situation politique. Le chapitre « Un monde de sécurité », tiré de l’autobiographie de Stefan Zweig et composé peu avant son suicide au Brésil en 1942, illustre bien le contexte intellectuel viennois du début du siècle. Ce chapitre fera meilleure justice à cette époque révolue que moi. Zweig y écrit:

Il n’y a guère de ville en Europe où l’élan vers les idéaux culturels ait été aussi passionné qu’à Vienne. […] Un Viennois qui n’avait aucun sens de l’art ou qui ne trouvait aucun plaisir dans la forme était impensable dans la « bonne société ». Même dans les strates inférieures, les plus pauvres y puisaient un certain instinct de la beauté; on n’était pas un vrai Viennois sans cet amour de la culture, sans ce sens, esthétique et critique à la fois, de la plus sainte exubérance de la vie.

Le Monde d’Hier, Stefan Zweig

Une de mes anecdotes historique favorite est la suivante: en janvier 1913, Hitler, Lénine, Trotsky, Tito et Staline, cinq des hommes les plus importants du XXème siècle, vivaient en même temps à Vienne. À quoi ressemblerait le monde d’aujourd’hui si une météorite avait frappée la ville lors de l’hiver 1913 !

  • Si l’on devait trouver l’équivalent actuel de tous ces endroits, le plus proche serait selon moi la Californie actuelle, avec deux pôles en particulier: La Bay Area, le coeur technologique de la planète depuis le début des années 2000, et Los Angeles, son coeur culturel et artistique. Des gens quittent tout pour s’installer dans la Silicon Valley, comme Alex Masmej, où à L.A., comme tout plein d’influenceurs. Je pense que c’est un bon signe que quelque chose de spécial s’y trame. Néamoins, beaucoup d’autres endroits sont des candidats solides à ce poste. Lesquels selon toi?

Évidemment, les exemples cités au-dessus sont loin d’être exhaustifs et plutôt arbitraires. On aurait pu citer la 4ème dynastie égyptienne, la dynastie Tang en Chine, l’âge d’or de l’empire Gupta en Inde ou le Kiev du Xème siècle.

Des causes possibles ?

  • La paix vient spontanément à l’esprit comme déterminant commun possible à tous les cas que nous avons abordés. Je pense que c’est une condition favorable, mais non nécessaire ni suffisante à un âge d’or. L’Italie du XVe siècle était morcelée en cités-États qui passaient leur temps à se faire la guerre, et Florence était en proie à des conflits internes violents. Athènes et la Ligue de Délos étaient aussi en conflit, successivement avec Sparte et l’Empire perse, tout au long de la période classique. Orson Welles disait dans Le Troisième Homme: « La Suisse a connu la fraternité, 500 ans de démocratie et de paix. Et ça a donné quoi ? Le coucou ! ». Plus que la Paix avec un grand P, la prospérité semble une variable plus importante; les deux ne sont malheureusement pas toujours en opposition, en particulier dans le cas de conflits latents et non-totales comme ont connus Florence et Athènes.
  • Une relative liberté de création est aussi une condition nécessaire évidente, mais non suffisante.
  • Le syncrétisme, la combinaison de systèmes d’origines différentes me parait aussi être un élément constitutif important. Selon Burkert et West, la civilisation grecque à une dette envers ses stimulus orientaux.1 West, M. L. & Burkert, W. (1984). Structure and History in Greek Mythology and Ritual, Journal of Hellenic Studies, 104:232-233.Par leur position géographique stratégique et sa fonction de hub commercial, les savants de Bagdad avaient accès aux oeuvres grecques, persannes et indiennes. Le multinationalisme de Vienne et la contribution de sa minorité juive ont contribué à son rendement intellectuel.
  • La concentration du savoir dans des environnements à taille humaine: dans tous les exemples que nous avons cités, les élites respectives vivent en communauté et échangent constamment. Les citoyens athéniens se réunissent à l’agora, la haute société viennoise dans les cafés. Zweig explique que:

On doit savoir que les cafés à Vienne constituent une institution d’un genre particulier, qui ne peut se comparer à aucune autre au monde. Ce sont en quelque sorte des clubs démocratiques accessibles à tous pour le prix modique d’une tasse de café et où chaque hôte, en échange de cette petite obole, peut rester assis pendant des heures, discuter, écrire, jouer aux cartes, recevoir sa correspondance et surtout consommer un nombre illimité de journaux et de revues. Dans un bon café de Vienne, on trouvait non seulement tous les journaux viennois, mais aussi ceux de tout l’Empire allemand, les français, les anglais, les italiens et les américains, et en outre les plus importantes revues d’art et de littérature du monde entier, Le Mercure de France aussi bien que la Neue Rundschau, le Studio et le Burlington Magazine. Ainsi, nous savions tout ce qui se passait dans le monde, de première main : nos étions informés de toutes les représentations, en quelque lieu que ce fût, et nous comparions  les critiques de tous les journaux ; rien n’a peut-être autant contribué à la mobilité intellectuelle et à l’orientation internationale de l’Autrichien que cette facilité qu’il avait de se repérer aussi complètement, au café, dans les événements mondiaux, tout en discutant dans un cercle d’amis. Chaque jour, nous y passions des heures et rien ne nous échappait. Car grâce au caractère collectif de nos intérêts, nous suivions l‘orbis pictus des événements artistiques non pas avec une paire mais avec dix ou vingt paires d’yeux.

[…]

Je racontais  un jour à mon ami vénéré Paul Valéry à quel point était ancienne ma conscience de son œuvre littéraire, que trente ans auparavant j’avais lu et aimé des vers de lui. Valéry se mit à rire avec bonhomie : « N’essayez pas de m’en faire accroire, mon cher ami ! Mes poèmes n’ont paru qu’en 1916. » Mais ensuite, il fut bien surpris quand je lui décrivis très exactement et le format et la couleur de la petite revue littéraire où nous avions découvert,en 1898, à Vienne, ses premiers vers.

Le Monde d’Hier, Stefan Zweig
  • L’instutionalisation de l’éducation comme suggéré par David Banks dans son essai The Problem of Excess Genius. Athènes avait ses académies, Bagdad ses maisons de la sagesse, les jeunes florentins leurs précepteurs. Ces institutions plus ou moins formelles sacralisent l’accès à la connaissance et créent des pôles d’échanges d’idées et de réflexion. Le poète T.S. Elliott disait que les âges d’or ne produisaient pas plus de génies que les autres; ils en gaspillaient juste moins.
  • L’institutionalisation de l’éducation couplée à la création d’un cadre autour de la création incite à la prise de risque – non pas dans le sens moderne, néolibéral, mais en termes de perfectionnement et de transgressions intellectuel et artistique. Le mécenat Florentin, le goût de la bourgeoisie Viennoise pour la culture et les sciences – tout cela créé un environnement propice à l’innovation et à la transgression. Les artistes et penseurs peuvent se consacrer sans arrière-pensée au ticket de la lotterie des fascinations qu’ils ont tirés, avec le privilège d’avoir un filet de sécurité. Wittgenstein n’était-il pas le descendant d’une des familles les plus riches de Vienne ? Lors de ces différents âges d’or, l’accès à des professions permettant de mettre à profits ses talents intellectuels et artistiques est malheureusement limité aux classes dominantes. Les hommes libres à Athènes représentent à peine 12% de la population de la ville, les favoris des mécènes Florentin ou la bourgeoisie Viennoise sont aussi des minorités. Dans quelle mesure le privilège de pouvoir pratiquer pleinement son art était-il alors plus accessible ? Difficile à estimer.
  • Des systèmes de valeur différents. Selon l’historien du baseball Bill James, il y a des talents partout, mais nos critères de recherches varient. La société actuelle est très forte pour identifier les athlètes talentueux, car on a besoin d’athlètes talentueux: ils rapportent énormement d’argent! Une filière entière existe pour les repérer, les isoler de leurs familles et les former. Une fois qu’ils deviennent professionnels, chacune de leur réussite est célébrée. Il n’y a actuellement que dans le domaine sportif que nous traitons nos génies comme cela (et dans une moindre mesure dans le millieu des affaires). Si en revanche un individu est talentueux dans la sculpture, la musique, la littérature, on attend de lui qu’il s’entraine tout seul pendant des années dans son coin avant de pouvoir recevoir une forme de reconnaissance.

La population de Topeka, Kansas, aujourd’hui est à peu près la même que la population de Londres à l’époque de Shakespeare, et la population du Kansas n’est pas beaucoup plus faible que la population de l’Angleterre à cette époque. Le Londres de Shakespeare n’avait pas seulement Shakespeare, mais aussi Christopher Marlowe, Francis Bacon, Ben Jonson et divers autres hommes de lettres qui sont encore lus aujourd’hui. Je doute que Topeka ait aujourd’hui tout à fait la même collection d’écrivains. […] Une ville moyenne de la taille de Topeka produit un joueur de Major League de baseball tous les 10 ou 15 ans. Si nous faisions la même chose pour les jeunes écrivains, chaque ville produirait un Shakespeare ou un Dickens ou au moins un Graham Greene tous les 10 ou 15 ans.

Extraits de Solid Fool’s Gold: Detours on the Way to Conventional Wisdom pour Slate, par Bill James

Existe-t-il une hiérarchie entre les disciplines? Je ne pense pas, et je suis de ceux qui pensent qu’un sportif talentueux peut avoir un plus grand impact sur la vie des gens qu’un artiste illustre, que tout les tickets se valent. Nous avons la prospérité, la liberté de création et Internet pour tout le reste. Avons-nous le bon système de valeur ? Comme disait Jay Gould,

« Je suis, d’une certaine manière, moins intéressé par le poids et les circonvolutions du cerveau d’Einstein que par la quasi-certitude que des personnes de talent égal ont vécu et sont mortes dans des champs de coton et des ateliers clandestins. »

The Panda’s Thumb: More Reflections in Natural History, Stephen Jay Gould

Nouvelles de mai 2021

Anna Gardell-Ericson 1853-1939, Public domain, via Wikimedia Commons

Alors que l’été arrive à grands pas, ça fait presque deux mois qu’il n’y a pas eu de nouveau contenu ici. J’ai donc deux nouvelles.

Tout d’abord, j’ai décidé de concentrer dernièrement mes efforts à un projet un peu différent. Ces efforts ont porté leurs fruits, et ont donné naissance à une pièce publiée dans Blue Labyrinths!

Quel plaisir de pouvoir écrire pour une plateforme dont on est habituellement le lecteur. Les publications de Blue Labyrinth sont des trésors de théorie critique et post-moderne. J’y ai découvert des idées, des penseurs et des artistes géniaux, comme dernièrement Simondon, Igloo Ghost et SOPHIE. Blue Labyrinth a une audience incommensurablement supérieure à celle d’Azurisme: être exposé à tant de monde, dans une autre langue et dans un style différent de celui auquel je suis habitué est aussi intimidant qu’excitant. En plus de ça, mon article a la chance d’être illustré par un super entête de Benjamin Sack.

J’y aborde certains aspects de notre rapport à l’abstraction sous l’angle de la théorie des simulacres de Baudrillard. Cette dernière n’est qu’un cheval de Troie pour discuter de plein de sujets – de Marco Polo et Borges aux théories de Donald Hoffman et Benjamin Bratton en passant par le skeuomorphisme des interfaces de nos téléphones portables. Comme tout contenu critique, ce n’est pas vraiment le truc le plus drôle qui soit. Mais il est plus formel, plus documenté et je pense, plus intéressant que si je l’avais écrit pour ici comme initialement prévu.

Voici quelque chose d’autre pour combler le vide intersidéral qu’est ce site depuis 2 mois: une newsletter. Pas une newsletter comme celles que l’on tolère périodiquement dans nos boîtes mail sans jamais y jeter un coup d’oeil. À l’exercice de la lettre d’information, je trouve la démarche de Gwern Branwen pertinente. Il publie chaque mois une collection de liens pointant vers des ressources variées qui ont marqué son attention durant les 30 jours écoulés et qu’il juge intéressant de partager (voir sa newsletter pour avril 2021). J’imagine ça aussi utile pour ses lecteurs que pour lui-même, afin de se souvenir de choses qu’il a pu lire et dont il aurait oublié l’existence autrement. C’est parti:

Philosophie:

Société:

Histoire & anthropologie:

  • Razib Khan, Ancient Humans Had A Lot Of Sex With Each Other
  • SigLA, une base de données des caractères de linéaire A dont nous connaissons l’existence. Le linéaire A est un système d’écriture utilisé par la civilisation minoenne jusqu’en 1450 av. J.-C.. À ce jour il n’a pas été déchiffré, contrairement au linéaire B, utilisé aussi en Crète quelques siècles plus tard par les Mycéniens et dont j’ai déjà parlé à quelques reprises dans des articles. Le travail réalisé par Ester Salgarella et Simon Castellan a pour but de permettre à tout le monde de contribuer au déchiffrement du linéaire A.
  • Le projet Cybersin
  • Le soulèvement de Gwangju.

Biologie:

Linguistique & sémantique:

Design & architecture:

Produits:

  • Obsidian pour organiser mes notes. J’ai commencé à l’utiliser il y a 10 jours. Contrairement aux outils « linéaires » comme OneNote ou Evernote, Obsidian permet de lier des notes entre elles à la manière de Wikipedia et de les référencer dynamiquement. Un autre avantage d’Obsidien est que le stockage des notes est local. On est donc en total contrôle ce que l’on produit. Comme les notes sont en markdown, il est facile de les synchroniser et de les exporter. Bien que je sois loin du « second brain, for you, forever » que promet le slogan du programme, je commence à bien prendre Obsidian en main et à voir les possibilités qu’il offre. Malheureusement l’appli mobile n’est pas encore disponible. Elle est pour l’instant en bêta privé et devrait paraitre dans les prochaines semaines sur le Play Store et l’App Store.

Curiosités: