Transperceneige à Copenhague

Route dans le village de Baldersbrønde(Hiver), 1912. Peinture de Laurits Andersen Ring.

Statut : de petites réflexions de coins de tables rédigées à la va-vite, qui mériteraient d’être approfondies.

Soja et Transperceneige

Soylent aux États-Unis ou Feed. en France proposent des remplacements de repas. L’objectif est de remplir tes apports recommandés par de la nourriture qui ne demande aucune préparation.

J’ai eu l’occasion d’essayer pendant quelques jours les produits de Feed. Deux options sont disponibles: un format liquide, où les repas prennent la forme d’un lait très épais aromatisé à des parfums conventionnels (type vanille/fraise/chocolat), ou un format solide, sous forme de barres type barres chocolatées, elles aussi particulièrement lourdes. Les barres font 100g, pour 358kcal et 3 euros 50, ce qui me semble cher le calorie. Malgré la texture déconcertante, j’ai trouvé ça plutôt bon et pratique – peut-être n’ai-je pas l’attachement à la nourriture qu’ont certaines personnes et qui, à ce qu’il paraît, doit être une composante non négociable d’un bon français. Je ne suis pourtant qu’un petit joueur par rapport au redditeur /u/phloating_man, l’homme qui s’est exclusivement nourri de repas de remplacement pendant plusieurs années, en documentant le tout sur son site Internet. Il ne s’en est visiblement pas trop mal sorti. 

Soylent, comme Feed., vise le marché des cadres stressés pour lesquels chaque minute compte, en témoignent les éléments de langage suivants:

Feed. c’est un état d’esprit qui vous permet de vous dépasser au quotidien et d’atteindre vos objectifs personnels.

Site officiel de Feed

Bref. Malgré son marketing, le concept de remplacement de repas n’en est pas moins intéssant, comme le montre mon expérience, celle de /u/phloating_man et l’histoire de telles solutions qui remonte à la mise sur le marché de Metrecal dans les années 60.  

Une idée: une nourriture basique universelle – un repas gratuit, inconditionnel, facultatif mais disponible pour tous celles et ceux qui le désire, capable de fournir à chacun.e.s ses besoins nutritionnels. Soylent ou Feed le font déjà, dans un but lucratif : ce sont des plats équilibrés, peu chers à produire, non périssables, avec une bonne densité énergétique. On peut facilement imaginer un système de distribution généralisé sur le modèle des banques alimentaires de certains pays, où chaque individu a droit à x barres de Nourriture Universelle par jour à récupérer dans des centres près de chez lui.

Il y a un besoin. Entre mars et novembre 2020, les banques alimentaires américaines ont fourni l’équivalent de 4.2 milliards de repas entre mars et novembre 2020 selon WhyHunger. Ça représente 1 repas pour 100 habitants, sur un pays de 330 millions de personnes.

La première chose que m’évoque ce concept est le film de Bong Joon-ho Snowpiercer (lui-même adapté d’une BD française, qui a depuis aussi été adaptée en une série Netflix très (trop?) Netflixienne). Les seuls survivants d’une tentative ratée de géo-ingénierie se retrouvent prisonniers d’un train condamné à rouler sans fin autour de la Terrre. Si les plus riches peuvent profiter d’une expérience TGV Première Classe relativement proche de leur ancienne vie, les plus pauvres sont relégués en queue du train, empilés dans des dortoirs sordides. Toute l’intrigue prend racine dans la division avant/arrière du train. Attention spoiler: dans un moment clé du film, on apprend que l’espèce de gelée utilisée pour nourrir tous les passagers de l’arrière est produite à partir d’une bouillie de cafards:

The tank is full of millions of cockroaches, interlocked in a hellish vision of crawling, squirming movement. They seem to be cannibalizing one another. Crushed body parts are visible. The cockroaches are fed into a grinder that turns them to black powder.

Script de Snowpiercer (2013)

Un peu limite, n’est-ce pas?

Morale au Danemark

Peu de choses sont plus choquantes que ces vidéos d’agressions en pleine rue, où des passants constatent les faits sans se détourner de leur chemin. Il existe une foule d’explications à ce phénomène – la plus commune de la part des justiciers de canapé étant une variante du fameux “de toute façon, les gens sont tous des lâches”.

Peut-être que les gens évitent d’intervenir car il n’est pas intéressant de s’impliquer d’un point de vue risque/opportunité. Bien qu’indiscutablement supérieure moralement parlant, s’impliquer fait de nous une parti intégrant d’un problème auquel on souhaiterait ne rien avoir à voir.

C’est l’idée derrière l’idée d’interprétation de Copenhague de l’éthique: dès que l’on observe ou interagit avec un problème, on peut se voir reprocher de ne pas en avoir fait assez ou, pire, d’avoir rendu ledit problème plus problématique. Oui, cette théorie est nommée en référence à un courant de pensée en mécanique quantique,

Comme tout principe morale, l’interprétation de Copenhague n’est pas une réponse à une question totalisante, mais un prisme par lequel il est possible d’analyser certaines situations. L’article original publié sur jaibot.com en donne un exemple: en 2010, la ville de New York a choisi des personnes dans le besoin auquels elle a fourni des logements gratuitement, afin de tester un programme d’accompagnement (le Homebase program). Pour étudier l’impact de cette mesure, elle a sélectionné des sans-abris qui ne participent pas au programme pour constituer un groupe témoin. Esther Duflo, à l’époque bien loin d’être l’économiste star qu’elle est aujourd’hui, avançait déjà que les tests randomisés comme celui déployé par New York étaient « un moyen très efficace de découvrir ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas”.

La réaction de la société civile a été négative : « Ils devraient immédiatement arrêter cette expérience », a déclaré le président de l’arrondissement de Manhattan, Scott M. Stringer. « La ville ne devrait pas faire des gens les plus vulnérables des cobayes”. Pourtant, hormis le manque de tact évident des fonctionnaires en charge de l’expérience (qui libelle des personnes vulnérables “groupe de contrôle »?), d’un point de vue strictement utilitariste, l’expérience est positive; elle a de fait permis de loger des gens qui en avaient besoin.

La même question se pose de façon différente au sein du Snowpiercer. Les dirigeants du train acceptent de nourrir les derniers wagons, ce qui est intrinsèquement une bonne action. On apprend plus tard que, avant la gelée de cafard, l’arrière du train était nourri avec des restes humains. Naïvement, on pourrait presque se demander de quoi se plaignent ces ingrats, ils n’ont pas de caviar, mais au moins ils ne meurent pas de faim! La journaliste Helen Craig regrette que cette scène n’ait pas été valorisée pour ouvrir une discussion autour de la nourriture plus durable dont les insectes font partie. Pourtant, en attestent ceux qui ont vu le film, le rationnement en gelée de cafard est tout sauf un geste altruiste – il permet de maintenir les passagers de l’arrière en vie pour les opresser dans des conditions inhumaines.

Je pense que, comme pour toute suggestion radicale, une critique de la notion de Nourriture Universelle pourrait venir de l’angle de l’interprétation de Copenhague. C’est un système qui, par nature, par l’importance de son objectif, par l’importance de son impact potentiel sur les vies humaines, ne pourra jamais être entièrement juste. Il créerait une discrimination entre ceux qui auraient besoin de la Nourriture Universelle, condamnés à manger des barres artificielles chargées de nutriments et ceux qui peuvent se permettre de s’en passer. Nous avons tous des besoins caloriques différents – serait-ce juste de promettre la même quantité de Nourriture Universelle à chacun ? Peut-être qu’il faudrait différencier les rations en fonction du profil – mais comment le faire de façon équitable ? Est-ce que rendre la NU universelle et inconditionnelle la solution optimale ? Est-ce que son déploiement aura pour conséquence d’augmenter le prix des produits alimentaires, réduisant ses externalités positives ? Une Nourriture Universelle est-elle éthique ?

Nous ne faisons que jouer avec les idées. la réponse ne fait pour moi aucun doute: bien sûr que la Nourriture Universelle serait nettement bénéfique. S’interroger de façon purement spéculative sur l’impact qu’elle pourrait avoir et sur les objections potentielles que recevrait sa mise en place reste un exercice pertinent. Désamorcer les critiques Copenhaguoises ne peut être que positif, tant elles ont un pouvoir d’inhibition sur toutes les formes de progrès.

Après quelques recherches rapides, je n’ai pas trouvé de travaux qui explorent des concepts similaires à notre Nourriture Universelle. Si tu en as, envoie. Néanmoins, nous pouvons trouver des réponses aux questions des paragraphes précédents dans un débat qui, lui, est déjà mondial – la question du revenu universel, présente en arrière-plan tout le long de ce petit texte.


Laisser un commentaire