Le monopole de la rationalité

Le Bouc émissaire, William Holman Hunt, 1854.

Remplaçons nature par rationalité dans la définition d’appel à la nature :

L’appel à la rationalité ou l’invocation à la rationalité est un procédé rhétorique qui suppose qu’une chose est bonne car rationnelle, ou mauvaise car non rationnelle.

Regardons maintenant les propos de Jean-Louis Thériot, député de Seine-et-Marne, sur l’invitation de Greta Thunberg à l’Assemblée nationale:

Oui à la lutte rationnelle contre le réchauffement climatique. Non à l’infantilisation obscurantiste, la moraline et la terreur par la peur. L’Assemblée se couvre de ridicule. L’écologie a besoin de savants, pas d’une ado manipulée.

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Et maintenant de Jean Baechler:

Nous vivons une nouvelle période d’irrationalité croissante, essentiellement sous la forme idéologique et politique.
[…]
C’est ce que nous expérimentons aujourd’hui, alors que certains, comme les collapsologues, nous assurent que la fin du monde est proche. Cet écologisme, irrationnel, est en contradiction avec l’écologie, qui, elle, est parfaitement rationnelle, car étudiant les rapports de l’homme et de la nature.

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La Rationalité est de plus en plus invoquée en opposition à l’Idéologie. Ceux qui se réclament du camp des rationnels se placent au-delà de toute classification politique, dans le camp du réalisme. Dénués de tout biais, ils sont pragmatiques et animés par leur seul bon sens, à l’inverse de ces idéologues qui ne voient le monde qu’à travers le prisme étriqué de leur affiliation.

Le nouveau terrain de ce conflit est l’écologie. Alors que le climatoscepticisme quitte peu à peu la fenêtre d’Overton, il est remplacé par un nouveau paradigme bâti de toute pièce en opposition aux mouvements écologistes actuels, dansant quelques fois avec le relativisme.

Le Point titrait en 2010 ”L’écologie sans idéologie” . Valeurs Actuelles a publié plus récemment des articles comme ”Le catastrophisme écologique est en train de devenir une religion” ou ”La folle dérive idéologique des maires écolos”. Une tribune du Figaro explique que ”L’écologie politique conduit à une catastrophe environnementale” – comme si Jacques Ellul était membre du conseil d’administration de Shell.

Luc Ferry s’appuie extensivement sur le champ lexical de la rationalité dans sa chronique ”Des biais dans la notion d’empreinte écologique”, en traitant cet indicateur composite… comme s’il s’agissait d’une valeur exacte. Sa conclusion, « prétendre qu’on peut calculer [l’empreinte écologique] de manière aussi simpliste et globalisante à partir de ces six critères relève de l’imposture », est équivalente à « prétendre qu’on peut estimer la qualité de vie dans un pays de manière aussi simpliste et globalisante à partir de l’IDH relève de l’imposture ». C’est attribuer à des indicateurs censés nous donner des ordres de grandeur des rôles qu’ils n’ont pas, puis les critiquer pour ne pas remplir ces-dit rôles.

Un certain « Enrico Chico » – j’espère que ce n’est pas qu’un pseudo, car ce nom est génial – commente sur cette chronique:

Ce qui est bien avec Luc Ferry, c’est qu’en dépit du fait qu’il ne comprend rien à rien, vous pouvez être assurés qu’il aura toujours un avis sur tout…

Enrico Chico, lecteur du Figaro

Au lieu de s’attaquer au Global Footprint Network, il aurait pu choisir comme cible la notion d’empreinte carbone, créé de toute pièce par BP dans une campagne promotionnelle montée par Ogilvy.

Encore il y a deux semaines, une autre tribune dans le même journal parle des « dissonances cognitives » des écologistes.13 lignes plus loin, il mentionne Bill Gates et son nouveau livre sur le changement climatique, avant de réduire Bookchin à un primitiviste appelant à retourner au moyen-âge.

L’emploi de ces mots (biais, dissonances cognitives, rationnel, idéologie), tente de dépeindre un mouvement écologique naif, déconnecté de la réalité, non scientifique, unifié et essentialisé autour de quelques valeurs et positions partagées. Ce tableau est souvent basé sur des visions erronées et des stéréotypes d’un autre temps – qui tournent souvent autour de quelques épouvantails.

Ce portrait des mouvements environnementaux est à contraster avec le pragmatisme autoproclamé des auteurs habitués aux appels au rationnel, qu’ils ancrent – selon eux – dans une vague notion de réalité économique. Valeur Actuelle publiait par exemple fin 2020 ”Quand l’idéologie écologique est rattrapée par la réalité économique”. Envisager l’économie comme benchmark de la réalité et des mondes possibles enferme le débat dans un minimum local. Cet automatisme rappelle la notion de réalisme capitaliste théorisée par Mark Fishcher. Que certains puissent se revendiquer sans idéologie est le signe qu’une idéologie – la leur – a conquis les mentalités, du moins selon leur point de vue. Cette idéologie victorieuse s’est dissoute dans l’inconscient collectif pour devenir la réalité intangible, la règle générale, le bon sens, dont il est impossible d’envisager une quelconque alternative.

Rhétoriquement, « irréaliste » et « irrationnel » sont autant d’étiquettes que l’on peut adosser à n’importe quelle proposition afin de la rejeter, en évacuant la nécessité d’élaborer un argumentaire. Il suffit de pointer vers une vague notion abstraite de réalité économique (mot clé : économique) ou d’impératifs financiers (mot clé : financiers) pour décrédibiliser une alternative – peu importe son sens et sa direction. Comme le note Justin E.H. Smith, nous sommes en droit de se demander quel rôle la tradition occidentale, érigeant la raison comme valeur suprême, a-t-elle a jouée dans l’émergence de ces phénomènes fondamentalement irrationnels.

Fair.com relevait en avril dernier comment les médias soufflaient le chaud et le froid sur des idées en les qualifiant de clivantes ou controversées, quand bien même elles reçoivent l’approbation du public. CNBC, par exemple, a relayé des déclarations de magnats du pétrole à propos du Green New Deal, le qualifiant « d’irréaliste, infaisable et trop clivant politiquement ». Ils proposent à la place une élusive « solution basée sur le marché », qui doit être « pragmative, durable, et au-delà des clivages partisants ». Une réponse elle aussi sans idéologie.

D’après les données statistiques les plus récentes, la proposition est loin d’être si clivante que ça: le Green New Deal est très populaire auprès des voteurs.

Le message pourrait être de faire attention à ceux qui prétendent avoir le monopole de la rationalité, pourfendant les idéologies au nom du pragmatisme et du bon sens; mais bien souvent, ils auront laissé assez d’indices sur la vraie nature de leur propos avant que nous ne tombions dans le piège. Tout est politique !

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