NFTs et valeur de l’art

Ile de Graye, Golfe de l’Arabie Pétrée Akabah, David Roberts et Louis Haghe, litographie, 1839

Si vous suivez un peu la scène crypto, vous avez surement dû entendre parler ces derniers jours des NFT (non fungible tokens). La hype ou bulle selon le point de vue autour de ce phénomène bat son plein.

Les objets fongibles sont des objets qui sont interchangeables. Deux billets de 10 euros sont fongibles. Si je te donne mon billet de 10 euros et que tu me donnes le tien alors nous avons réalisé un échange équitable. De l’or est par exemple fongible mais une voiture ne l’est pas. Chaque voiture a ses spécificités; la mienne peut avoir quelques kilomètres en plus, la tienne un pet sur le pare-choc, la sienne un GPS intégré. Elles ne sont pas interchangeables. En revanche, le diesel qui les alimente est quant à lui bien fongible.

Un token NFT est un token permettant d’authentifier des objets digitaux non fongibles. Le principal standard de token NFT est le ERC721 basé sur la blockchain Ethereum. Il faut imaginer ce genre les tokens NFT comme des certificats de propriétés de biens non fongibles.

L’archétype du bien non fongible de notre vie quotidienne est l’œuvre d’art. La valeur que nous attribuons à une œuvre est fonction de tout plein de critères, certains relativement objectifs et d’autres profondément subjectifs. Sa technicité (assez objectif), son caractère esthétique (totalement subjectif), son ancienneté, son histoire, sa valeur sentimentale; tous ces critères rentrent en compte lorsque nous devons attribuer une valeur à un tableau ou une sculpture. 

Grâce aux token NFT, il est possible d’authentifier des œuvres d’arts virtuelles et ainsi d’en acheter et d’en vendre. Le marché de l’art virtuel est en pleine expansion. La chanteuse Grimes, en couple avec Elon Musk, a encore la semaine dernière réalisé un drop d’œuvres NFT qui a récolté 6 millions de dollars. Un utilisateur a acheté pour 300 ETH Nyan Cat, soit près de 430 000 dollars alors que j’écris ces lignes:

L’idée d’authentifier des œuvres virtuelles est abstrait. Dans le monde physique, le concept de posséder une œuvre d’art est différent de celui de posséder un objet de consommation (un stylo, une pomme) dans la mesure où la plupart des œuvres d’art – que ce soit un tableau de Basquiat ou le dernier dessin de Zoé, 5 ans – existent en exemplaire unique ou à minima en un nombre fini d’exemplaires. Cela est différent pour les œuvres digitales. Techniquement parlant, une œuvre digitale n’est qu’un ensemble de pixels. Et en cela, il n’y a aucune différence intrinsèque entre l’œuvre, la vraie, et une image JPEG de cette œuvre. Sur OpenSea, la principale plateforme d’échange de NFT il est possible de télécharger une version JPEG de chaque œuvre listée alors que certaines s’échangent pour plusieurs milliers d’euros.1Ce qui est d’ailleurs assez ironique. La version que possède le nouveau propriétaire de Nyan Cat n’est en aucun cas différente de l’image au dessus de ces quelques lignes, hormis qu’il dispose du vrai exemplaire – peu importe que la notion de vrai ait ici perdue toute son utilité.

« Mais c’est complètement absurde, on marche sur la tête ! » est le cri de nombreux commentateurs devant la nouvelle tendance des tokens NFT. Ce n’est pourtant pas si différent du marché de l’art du monde physique. La vraie Joconde est exposée au Louvre mais n’importe qui peut acheter une réplique du portrait de Mona Lisa et l’exposer dans son salon. La vraie Joconde conserve malgré tout une valeur inestimable, infiniment plus élevée que n’importe laquelle de ses multiple reproductions. Avec l’immédiateté du téléchargement et la ressemblance absolue entre l’œuvre digitale et sa copie, le concept des tokens NFT rend la frontière entre les deux si fine qu’elle en devient quasi-invisible mais la différence reste en essence similaire.

La comparaison entre l’œuvre et sa copie, qu’elle soit physique ou digitale démontre contre-intuitivement que ce n’est pas l’œuvre en elle-même qui lui donne sa valeur. Ce n’est pas le portrait de Mona Lisa qui rend la Joconde si précieuse. Si c’était le cas, l’œuvre et sa copie auraient la même valeur, car la copie représente intrinsèquement la même chose que l’œuvre originale.

Frederico Cassarina propose l’expérience de pensée suivante: imaginons des scientifiques qui mettent au point une méthode permettant de cloner des objets atome par atome. La technologie considérée suffisamment sure, ils l’utilisent pour créer une copie parfaite de la Joconde, Joconde Bis. Quelle serait la valeur de Joconde Bis ?

Si la valeur d’une œuvre d’art ne semble pas jaillir de sa nature-même, il est possible qu’elle émerge de son histoire. Ce qui rend la Joconde si précieuse est qu’elle ait été peinte des mains de Léonard de Vinci. Elle vient du fait qu’elle ait été affichée à Versailles puis dans le petit carré du Louvres ; qu’elle ait été volée en 1911 ; qu’elle ait voyagé aux Etats-Unis, au Japon et à Moscou dans les années 60 et 70. Tout ce tissu narratif est irremplaçable et rend la Joconde unique.

La réplique, bien qu’identique, reprenant même les dégâts successifs qu’a connus le portrait de Mona Lisa depuis ses 500 ans d’existence ne pourra jamais acquérir cette même aura. Mais là encore, cette aura n’est jugée inestimable que parce que nous la reconnaissons comme telle. Dans un monde où Léonard de Vinci ne soit pas considéré comme le prototype du génie humaniste et où la beauté de la Joconde passe inaperçue aux yeux des rois de France, la valeur de l’œuvre en serait grandement changée. Un martien qui arrive sur Terre ne verra pas de différence entre la Joconde exposée au Louvre et celle de ton salon. Il rigolera surement en voyant des centaines de personnes faire la queue pour voir une image encadrée dans une pièce qui lui est dédiée. La valeur de Joconde Bis serait équivalente à celle d’un excellent faux de la Joconde, pas plus – aussi absurde que ça puisse paraitre.

Je crois qu’il y a deux positions à adopter par rapport à tout cela ; être impressionné par la façon dont l’art, dans un monde foncièrement matériel et consumériste nous permet de dériver une valeur fondamentale des évènements passés qui dépassent le simple aspect financier, ou de réaliser l’absurdité de notre tendance à réifier tout ce qui contient le mot « art ».

Loin des critiques injustes qu’ils peuvent recevoir et de la bulle financière qu’ils représentent en tant que technologie encore immature, les tokens NFT sont une bonne chose pour les artistes digitaux. Ils leur permettent d’avoir accès aux mêmes règles du jeu que les artistes physiques. Ils permettent aux artistes d’attribuer de la valeur intrinsèque à leur œuvre. Ils permettent de décentraliser un marché de l’art qui pour l’instant est fermé et inégalitaire. Alors que beaucoup de gens les voient comme une absurdité économique, les token NFT pourraient avoir beaucoup d’applications possibles pour les collectionneurs et les créateurs en tout genre.

Imagine que tu sois un collectionneur de timbre. Si tu veux acheter un timbre dans l’ère pré-NFT, tu dois le chercher sur Internet ; prendre contact avec son propriétaire ; le payer par Internet en croisant les doigts pour qu’il ne t’arnaque pas sur Paypal/Venmo/autre plateforme de paiement et enfin attendre le timbre en espérant ne pas t’être fait avoir sur la marchandise. En 2021 on pourrait imaginer les services postaux appairer leurs nouvelles collections de timbres de token non fongibles lorsqu’ils les vendent en ligne. Tu pourrais alors vérifier que ledit vendeur possède bien le timbre en question en vérifiant qu’il dispose du bon token et avoir l’esprit tranquille.

Imaginons que tu dois développeur de jeux ou musicien. Tu pourrais créer du contenu unique et le vendre en édition réellement limitée à certains fans. Créer des versions différenciées de tes œuvres. Les possibilités sont immenses.

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