Digressions sur l’hypothèse de la sphère blanche

« Imagine que la seule perspective que tu aies eue durant ta vie ait été celle de l’intérieur d’une sphère blanche. Dans cette sphère blanche, tu n’as pas de corps physique, et il n’y a rien d’autre que toi. Tu n’existes dans la sphère qu’en tant que cerveau, avec des yeux parfaitement fonctionnels. La gravité à l’intérieur crée un équilibre parfait qui t’oblige à flotter en un seul point. Tu peux te tourner vers n’importe quelle direction. Tu ne peux évidemment pas voir ton propre cerveau, ni ce qui l’alimente. Ton cerveau dort 8 heures par jour et est capable de rêver. À quoi penses-tu à l’intérieur de la sphère, et à quoi rêves-tu? »

L’auteur de ce texte, James S. Eerie, pense que la personne coincée dans la sphère blanche ne pourrait pas « penser » au sens où nous l’entendons. Elle ne pourrait pas se demander « où suis-je », car elle n’aura ni le langage ni les représentations mentales nécessaires pour le faire.

L’auteur en conclut donc qu’elle aurait les capacités d’un fœtus. Là où, à mon sens, il a tort, c’est que même un fœtus reçoit un grand nombre de stimulis, et ce dès le deuxième mois de grossesse. Le liquide amniotique est un milieu extrêmement. À mesure que le placenta gagne en perméabilité, le fœtus commence à y expérimenter le goût et l’odorat.1Source (Campus de Maïeutique Francophone)

Parallèlement, le cerveau d’un fœtus se construit au rythme de 5000 neurones par secondes. Je me demande comment il se développerait dans la sphère blanche, en absence totale de stimulation. Pour un computationnaliste, un de ceux qui pensent que le cerveau fonctionne comme un ordinateur, rien ne se formerait dans le cerveau de la personne coincée dans la sphère; or ce rien nous semble hors de portée tant il est opaque et abstrait.

Il semblerait que, en absence de stimulis, nous en inventions. Pour reprendre l’image de l’Institut Weizmann de Neurosciences, en l’absence de stimulations, notre cerveau est comme un ordinateur qui lance un économiseur d’écran pour remplacer l’affichage inactif d’un moniteur LCD inactif.2Résumé de l’article de Yuval Nir et al. publié dans Nature sur le site de l’institut Weizmann. Quoi qu’il en soit, laissons de côté les conclusions que tire James et revenons sur l’hypothèse de la sphère blanche elle-même. Au sein de celle-ci, la question ne se pose pas: le cerveau est déjà formé, et il comme posé là, au milieu de la sphère.

Il est impossible de ne faire le lien entre la sphère blanche et le brain in a vat de Putnam:

Supposons qu’un être humain (vous pouvez supposer qu’il s’agit de vous-même) a été soumis à une opération par un savant fou. Le cerveau de la personne en question (votre cerveau) a été séparé de son corps et placé dans une cuve contenant une solution nutritive qui le maintient en vie. Les terminaisons nerveuses ont été reliées à un super-ordinateur scientifique qui procure à la personne-cerveau l’illusion que tout est normal. Il semble y avoir des gens, des objets, un ciel, etc. Mais en fait tout ce que la personne (vous-même) perçoit est le résultat d’impulsions électroniques que l’ordinateur envoie aux terminaisons nerveuses.

L’ordinateur est si intelligent que si la personne essaye de lever la main, l’ordinateur lui fait « voir » et « sentir » qu’elle lève la main. En plus, en modifiant le programme, le savant fou peut faire « percevoir » (halluciner) par la victime toutes les situations qu’il désire. Il peut aussi effacer le souvenir de l’opération, de sorte que la victime aura l’impression de se trouver dans sa situation normale. La victime pourrait justement avoir l’impression d’être assise en train de lire ce paragraphe qui raconte l’histoire amusante mais plutôt absurde d’un savant fou qui sépare les cerveaux des corps et qui les place dans une cuve contenant des éléments nutritifs qui les gardent en vie.

Raison, Vérité et Histoire, Hilary Putnam

Demande-toi: préfèrerais-tu vivre une vie normale dans la réalité, ou vivre la vie de tes rêves en étant un cerveau dans une cuve? Ce n’est pas une question rhétorique. Même si j’ai la mienne et que je l’expose dès le paragraphe suivant, il y a autant de réponses possibles que de points de vues valables – c’est-à-dire beaucoup.

Dans Matrix, Néo a fait son choix en avalant la pilule rouge – peut-être parce que s’il prenait la bleu il n’y aurait pas de film. Car à quoi bon? Quelle est la différence entre le réel et le non-réel si on ne peut pas faire la différence entre les deux?

Ceux qui répondent préférer le réel car il est mieux que le non réel adjugent une valeur morale à ce qu’est la réalité. Or, si tu es un cerveau dans une cuve, ta réalité est celle que ton cerveau hallucine grâce à l’ordinateur du savant fou, de la même façon que ta réalité à toi en ce moment est celle que tu expérimentes en lisant ces lignes. Il n’y a pas d’échelle de valeurs entre les réalités. Quitte à être condamné à vivre la réalité dans laquelle nous sommes piégés, autant bronzer sur une place aux Bahamas – même s’ils sont virtuels.

Il y a quelques jours, une équipe menée par Xing Chen du département Vision & Cognition de l’institut Néerlandais de Neurosciences a publié les résultats d’une expérience qu’ils ont conduit sur deux macaques. Grâce à 1024 électrodes intra-corticaux3C’est à dire: « branché » directement au cortex, ici visuel.3 connectées au cerveaux des singes, les chercheurs ont réussis à généré dans leur champ de vision des stimulis visuels, dont des formes géométriques et des chiffres.

Ce n’est pas le premier travail de ce type, même chez les humains.4Voir liste mentionné dans l’article de Chen et al.:

W. H. Dobelle, M. G. Mladejovsky, J. P. Girvin, Artificial vision for the blind: Electrical stimulation of visual cortex offers hope for a functional prosthesis. Science 183, 440–444 (1974). doi:10.1126/science.183.4123.440pmid:4808973

J. Button, T. Putnam, Visual responses to cortical stimulation in the blind. J. Iowa Med. Soc. 52, 17 (1962).

G. S. Brindley, W. S. Lewin, The sensations produced by electrical stimulation of the visual cortex. J. Physiol. 196, 479–493 (1968). doi:10.1113/jphysiol.1968.sp008519pmid:4871047

M. Bak, J. P. Girvin, F. T. Hambrecht, C. V. Kufta, G. E. Loeb, E. M. Schmidt, Visual sensations produced by intracortical microstimulation of the human occipital cortex. Med. Biol. Eng. Comput. 28, 257–259 (1990). doi:10.1007/BF02442682pmid:2377008

W. H. Dobelle, M. G. Mladejovsky, J. R. Evans, T. S. Roberts, J. P. Girvin, “Braille” reading by a blind volunteer by visual cortex stimulation. Nature 259, 111–112 (1976). doi:10.1038/259111a0pmid:1246346

J. R. Evans, J. Gordon, I. Abramov, M. G. Mladejovsky, W. H. Dobelle, Brightness of phosphenes elicited by electrical stimulation of human visual cortex. Sens. Processes 3, 82–94 (1979). pmid:515743

D. N. Rushton, G. S. Brindley, in Physiological Aspects of Clinical Neurology, F. C. Rose, Ed. (Blackwell Scientific Publications, ed. 1, 1977), pp. 123–153.

E. M. Schmidt, M. J. Bak, F. T. Hambrecht, C. V. Kufta, D. K. O’Rourke, P. Vallabhanath, Feasibility of a visual prosthesis for the blind based on intracortical microstimulation of the visual cortex. Brain 119, 507–522 (1996). doi:10.1093/brain/119.2.507pmid:8800945

J. Winawer, J. Parvizi, Linking electrical stimulation of human primary visual cortex, size of affected cortical area, neuronal responses, and subjective experience. Neuron 92, 1213–1219 (2016). doi:10.1016/j.neuron.2016.11.008pmid:27939584

W. H. Bosking, P. Sun, M. Ozker, X. Pei, B. L. Foster, M. S. Beauchamp, D. Yoshor, Saturation in phosphene size with increasing current levels delivered to human visual cortex. J. Neurosci. 37, 7188–7197 (2017). doi:10.1523/JNEUROSCI.2896-16.2017pmid:28652411.
De tels progrès représentent une immense source d’espoir pour les 36 millions de personnes5Source: France Info atteintes de cécité à travers le monde. Cela fait aussi furieusement penser à l’expérience du cerveau dans la cuve.

Ce n’est rien par rapport aux braindances de Cyberpunk 2077. Dans l’univers dystopique du jeu dont tout le monde parle en ce moment, les braindances sont la forme de divertissement la plus populaire. Sorte de réalité virtuelle poussée à leur paroxysme, ils permettent de revivre l’expérience vécue par quelqu’un d’autre. Ils permettent de vivre quelque chose comme si on y était; on peut passer une journée dans la peau d’une célébrité ou d’un aventurier. Ils sont principalement utilisés pour le divertissement, mais aussi pour mener des entrainements militaires ou canaliser les prisonniers. De par leur caractère stimulant, les braindances ont remplacé les médias traditionnels comme la télévision et la radio.

Des studios se sont spécialisés dans la production de braindances, où ils enregistrent les états mentaux de leurs acteurs pour les revendre. Dans le lore de Cyberpunk 2077, où ils permettent aux consommateurs de s’échapper d’une réalité souvent peu reluisante, les braindances ont causé une vague d’addiction dans la ville fictive de Night City. Le parallèle avec le cerveau dans la cuve est saisissant, en plus d’être probablement intentionnel. Avec les Oculus Rift de Facebook et autres Vive de HTC, nous sommes encore loin des braindances. Mais, dans une société comme celle-là, quel serait notre rapport à la réalité? Et combien de temps faudrait-il avant de pouvoir vivre en réalité virtuelle?

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