Sur l’hyperstimulation

C’est la grande tentation de n’importe quelle espèce technologique: modeler sa réalité subjective pour se fournir l’illusion de la survie et de la reproduction sans la substance. Les aliens les plus intelligents s’éteindront sûrement progressivement en allouant plus de temps et de ressources à leurs plaisirs qu’à leurs enfants.

Miller, 2006
Vénus de Willendorf, -24 000

Les Vénus préhistoriques sont des statues de femmes, en général sans visages ni pieds, mais aux formes exacerbées. Bien qu’elles fassent partie des plus vieilles œuvres d’art connues1Les plus vieilles datent de -35 000, les plus récentes de -11 000, on en a trouvé partout de l’Europe à la Sibérie. Héritage d’une culture commune? Manifestation d’un culte de la fertilité? Pour l’instant, on n’en sait pas plus.


Stimuli et hyperstimuli

Dans les environnements préindustriels que nous avons connus pendant les 99% de notre existence en tant qu’espèce, le sucre est une ressource nutritionnelle très importante. Les légumes et la viande représentent une partie importante de l’alimentation d’Homo Sapiens dans la nature, mais ont une concentration calorique et nutritionnelle bien moindre que les fruits, quant à eux plus rares. Pour maximiser notre habilité à survivre, nous avons développé un attrait pour le sucre – ou plutôt pour le goût du sucre. L’évolution a fait correspondre un élément de notre environnement « intéressant »2en termes relatifs de fitness pour nous avec un retour sensoriel plaisante, de la même façon que nous avons évolué une sensibilité aux goûts amers pour ne pas s’empoisonner à la première plante venue.

Fast-forward des milliers d’années plus tard: n’importe quelle barre chocolatée qu’on peut trouver en supermarché contient plus de sucre que ce qu’un Homo Sapiens pouvait ingérer en plusieurs jours dans un environnement naturel ou préindustriel. Imaginons l’évolution de nos papilles comme un algorithme d’apprentissage supervisé qui s’efforce à faire corréler qualité nutritive et feedback sensoriel; comme le dit Eliezer Yudkowski, « le goût […] a été reverse-engineered [par l’industrie agroalimentaire]. La corrélation correcte qui existait entre valeurs nutritives et sensations a volé en éclat à cause de points dans l’espace du goût qui n’étaient pas dans les données d’entrainement, des données aberrantes dans un graphe ancestral. »; le Prix Nobel Niko Tinbergen appelle ces phénomènes hyperstimulis, des copies exagérées et déformées de stimulis pour lesquels il existe une réponse préexistante, qui peut causer des comportements contre-productifs en termes de survie3L’article scientifique sobrement intitulé « La confusion des sensations : expliquer le hardcore » explique que « la pornographie doit son succès à ce qu’elle « appuie sur les bons boutons » (comme on le dit des démagogues doués) : elle a sélectionné les stimuli visuels qui activent les modules liés au comportement sexuel, et elle les présente sous une forme épurée et exagérée. Dans le vocabulaire des éthologues, c’est un « hyperstimulus » : un signal plus vrai que nature, qui imite à la perfection ce qui, dans un environnement normal, déclencherait l’activité du module. ». Les Vénus paléolithiques sont sûrement les premiers hyperstimulis de l’histoire.

On apprécie les cheesecakes à la framboise, mais pas parce qu’on a développé un goût pour eux. On a évolué des mécanismes qui nous procurent du plaisir à partir du goût sucré des fruits, de la sensation crémeuse du gras, de l’huile des noix, de la fraîcheur de l’eau. Le cheesecake est un choc sensuel différent de tout ce qui existe dans le monde naturel; c’est une mégadose de stimulis agréables que nous avons concoctée pour le seul but de pousser à fond la manette du plaisir.

Steven Pinker

Une fois qu’on met un nom sur cette notion simple, on se rend alors compte que notre vie quotidienne est envahie d’hyperstimulis en tout genre. Les drogues actuelles sont plus puissantes et concentrées que celles qu’ont connues nos ancêtres; la musique est plus intense, les jeux vidéos plus immersifs, l’actualité plus sensationnelle. Instagram permet à n’importe qui de voir en 10 minutes plus de bouts de peau que ne le verra un chasseur-cueilleur en une vie entière. Le blog Joyousandswift offre les exemples suivants:

Compare la qualité et la variété de la télévision d’aujourd’hui avec ceux de la génération précédente

Compare la variété et l’intensité de nos bières avec celle de la génération précédente

Compare la qualité et l’intensité de nos jeux vidéos avec ceux de la génération précédente

Compare la quantité, la disponibilité et l’intensité de la pornographie (tu peux trouver tes propres liens) avec la génération précédente

Les hyperstimulis sont aussi présents autour de nous de façons plus subtiles, ciblées et pernicieuses; dans le même article, Yudkowski parle des réseaux sociaux et des affiches publicitaires qui nous bombardent de représentations de personnes parfaites, surréelles. Si cela n’affecte pas la majorité des gens4juste cette hypothèse est déjà discutable; cela peut affecter la confiance en soi, etc., ce phénomène pousse des mannequins à mettre en danger leur santé pour ressembler à des personnes qui n’existent même pas.

Nous sommes loin d’être les seules espèces susceptibles aux hyper stimulis. Si on leur présente des œufs artificiels plus gros, certaines espèces d’oiseaux vont préférer les faux œufs à leurs propres progénitures!

Individuellement, ces hyperstimulis reposent sur des mécaniques différentes – mais tous ont pour point commun d’être des détournements de traits évolutionnels, comme les aliments sucrés et gras qui sont des détournements du sens du goût5Le principe des drogues est l’altération des états de conscience qui permettent de modifier ses émotions; qui sont elles-mêmes des dispositions évolutionellement sélectionnées.; bien sûr, l’avènement des écrans a un peu tout empiré.

Les réseaux sociaux et internet utilisent notre besoin social et d’appartenance combinés à notre soif d’information. Ce mode de fonctionnement est hérité d’une époque où toute information supplémentaire sur notre environnement pouvait accroître nos chances de survie. Les différentes complications liées aux réseaux sociaux sont passionnantes et abordées en partie dans le documentaire Netflix Derrière Nos Écrans de Fumée.

Les jeux vidéos sont quant à eux encore plus vicieux en ce qu’ils concentrent beaucoup d’astuces et de mécanismes utilisés par les autres formes d’hyperstimulis; il y a eu de très nombreux travaux sur ses phénomènes, et il serait intéressant d’en faire un article entier,6Un sujet à creuser est l’interopérabilité de certains mécanismes entre les différentes hyperstimulations. Certains modes de fonctionnement qu’on pouvait retrouver dans par exemple les jeux vidéos sont transposés aux réseaux sociaux et vice-versamais on peut citer:

  • Des feedbacks bien rodés: dans le monde physique, que l’on cuisine, jardine ou écrive, on reçoit des feedbacks de façon différés. Dans un jeu (ou au casino, ou quand on poste une photo sur un réseau, etc.), on sait tout de suite où on en est. Les feedbacks nous font visualiser notre progression qui est souvent artificiellement rendue linéaire; en découle un sentiment d’immédiateté inégalable dans la réalité.
  • La multiplication et l’intensification des stimulations, avec un bombardement constant d’information et de contenu (ce deuxième point est partagé avec tous les contenus multimédias comme les films et les vidéos).
  • Une dimension aléatoire très maitrisée…

Les hyperstimulis contribuent à créer une réalité où nous sommes détournés des stimulis naturels à partir desquels ils se sont construits. Car quand tous les hyperstimulis artificiels sont plus intenses et plus faciles d’accès que les stimulis dont ils s’inspirent, pourquoi se contenter de ces derniers? La question qui se pose alors est..


Mais comment en est-on arrivé ?

Si un biscuit a meilleur goût, car il a 5% de sucre en plus, alors commercialiser ce biscuit rapportera plus d’argent. Le marché s’adaptera à ce nouvel équilibre et les biscuits auront de plus en plus de sucre jusqu’au moment où rajouter du sucre arrêtera d’améliorer le goût.7peut-être qu’il existe un seuil pour lequel nos papilles sont submergées de sucres et saturent, les rendant insensibles aux concentrations de sucre plus élevées Pareil pour les réseaux sociaux, internet, la pornographie8l’exemple de la pornographie est intéressant: elle devient de plus en plus violente, intense pour accenteur la stimulation, ce qui à force désensibilise les spectateurs., la télévision, l’actualité, tous les hyperstimulis autour de nous…9On entend souvent dire que les enfants deviennent désensibilisés à la violence tellement ils en voient dans tous les médias. Du moment qu’il y a un effet réel sur le consommateur, il y a une course à la stimulation.

La quantité de sucre augmente dans tout ce qu’on mange, de Facebook à Tiktok les réseaux sociaux deviennent plus addictifs, les vidéos YouTube deviennent plus spectaculaires et les jeux vidéos deviennent plus stimulants à en mourir: c’est la logique du « toujours plus ».

De lui-même, le marché libre pousse donc à l’intensification de nos stimulis. Tristan Harris, ex-ingénieur à Google, explique que « nous pointons les ordinateurs les plus puissants du monde vers vos cerveaux pour en sucer le plus d’attention possible. Et si le cours de l’action monte, on redirige cet ordinateur vers vos enfants ».

En allant plus loin, le marché libre crée comme une sorte de sélection naturelle sur le simple critère de la stimulation. Ce qui stimule le plus notre cerveau marche commercialement mieux, et ce qui échoue à cette tâche est retiré du marché. À terme, la compétition pour notre attention donne lieu à un processus d’optimisation des hyperstimulis. Daniel B. Markam commentait en 2010 sur Hackernews:

[le problème] ce n’est pas juste que ces produits nous stimulent comme des drogues. La partie importante est qu’un processus de survie du plus fort se met en place où ces drogues s’adaptent pour optimiser leur emprise sur notre cerveau

De façon intéressante on peut aussi remarquer qu’il y a une pression sélective contre les hyperstimulis trop puissants, comme l’héroïne10comme pour les hyperstimulis, dans les exemples de cet article aussi c’est toujours plus. Au final, c’est la société qui décide de ce qui est une addiction, qui décide de comment elle est perçue. La société n’aime pas ce qui est trop dangereux. À l’échelle de la société justement, autour de cette course à la stimulation se constitue une culture de la stimulation. L’hyperstimulation déborde du marché économique dans le monde physique. C’est les panneaux publicitaires pour un parfum ou les vitrines d’un glacier qui appellent discrètement à la poursuite de stimulis toujours plus intenses.

L’hyperstimulation ne serait pas un problème si la course à la stimulation n’avait pas d’externalités11« En économie, on parle d’externalité ou d’effet externe lorsque la production ou la consommation d’un agent économique – une entreprise ou un individu – génère un impact positif ou négatif sur le bien-être d’autres agents économiques sans qu’il y ait une transaction ou une contrepartie financière. », source greenwashingeconomy.com/ négatives sur notre société. Pour les produits sucrés et gras, c’est par exemple le surpoids et l’obésité, qui touchent 2 milliards d’adultes. C’est aussi toutes les addictions qui découlent de l’hyperstimulation.

Il existe une théorie comme quoi la société répondrait à l’arrivée d’hyperstimuli comme le système immunitaire répond à l’arrivée d’agents pathogènes. Le crack est arrivé aux États-Unis au début des années 80. Très vite, le crack se répand comme une vague infectieuse dans tout le pays entrainant parallèlement une « panique morale » qui secoue les médias. La combinaison de la prévention, la réponse judiciaire12la réponse judiciaire des USA à l’épidémie est très discutable et discutée, mais là n’est pas le propos du texte et la mauvaise réputation du crack dans la société américaine ont finalement réussi à enrayer l’épidémie. Tout cela a pris 10-15 ans13On ne compare pas les autres hyperstimuli avec le crack, mais juste leur fonctionnement. Il s’est passé le même processus avec la cigarette, l’alcool… Tous les hyperstimulants de l’ancien monde. Mais maintenant, l’accélération de l’hyperstimulation est si rapide que la société n’a pas le temps d’intérioriser, de prendre du recul et encore moins de réagir à ses progrès.

Pour les auteurs de l’article « Amusing ourselves to death » la société occidentale produit des individus qui préfèreraient maximiser leur plaisir plutôt que leur fitness. Eliezer Yudkowski a une conclusion encore plus dramatique; selon lui, la chute du taux de natalité dans le monde occidental est due à l’hyperstimulation. Il compare ce phénomène à la nouvelle After Life de Simon Funk, où l’humanité s’est éteinte après qu’elle s’est mise à créer des créatures artificielles plus mignonnes et amusantes à faire grandir que des bébés en chair et en os.

C’est à cause de ce genre de déclaration (où on explique avec une seule cause qu’on a sous la main des phénomènes extrêmement complexes) que la psychologie évolutionnelle est décriée. Je ne me mouille pas trop en disant qu’il y a des facteurs beaucoup plus structurels dont on sait qu’ils contribuent en partie à la chute des naissances à travers le monde, comme l’éducation des femmes, la chute mortalité infantile; c’est même un domaine d’étude à part entière.

En faisant ce genre de conclusions, ces gens portent un jugement moral sur l’hyperstimulation, un jugement du genre « l’homme meilleur doit faire fi de tout ce qui l’hyperstimule, car l’hyperstimulation est intrinsèquement mauvaise ». Outre l’énorme biais de l’appel à la nature présent dans leur argument, il faut ajouter que, comme sur l’évolution, on ne peut porter un jugement moral sur un phénomène biologique.

Dire « l’hyperstimulation c’est mal », c’est comme dire « la chair de poule c’est mal »; non, ce ne sont que des phénomènes naturels, qui n’ont aucune moralité intrinsèque. En revanche, on peut et on doit porter un jugement critique individuel et sociétal sur les causes et les conséquences de l’hyperstimulation. C’est une question très personnelle: nous ne vivons pas l’hyperstimulation de la même manière, ne serait-ce que par les inégalités entre individus vis-à-vis des comportements addictifs. Plus que de s’inquiéter et de se culpabiliser, le dessinateur Stuart McMillen nous dit:

Dans les deux cas, la principale chose à faire est la prise de conscience. La prise de conscience que si nous sommes attirés par les desserts, c’est parce qu’ils sont plus sucrés que n’importe quel fruit dans la nature.

La prise de conscience que regarder la télévision active une réaction primitive, en gardant nos yeux attirés par les images animées comme s’il s’agissait d’un prédateur ou d’une proie.

La conscience que le fait d’aimer les personnages « mignons » provient d’un besoin biologique de protéger et de nourrir nos jeunes.

Je n’ai pas supprimé les hyperstimuli de ma vie, et je n’ai pas l’intention de le faire complètement. La clé est de repérer les stimuli dès qu’ils apparaissent et d’inciter l’esprit à réguler ou à surmonter la tentation qu’ils provoquent.

Je me fais l’écho de la conclusion de Deirdre Barrett selon laquelle il est parfois plus gratifiant de dire non que de céder à une impulsion. Seule la prise de conscience peut empêcher tout ce qui est hypertrophié de devenir ce qui est normal dans nos vies.

Stuart McMillen

Enfin, tant qu’on sera capable de dire non à nos impulsions. dans l’univers de Star Trek, l’Holo Deck est une technologie de réalité virtuelle qui permet de recréer n’importe quel environnement comme si on y était, un peu comme l’expérience du cerveau dans la cuve.

Pour l’auteur Scott Adams, « L’holodeck sera la dernière invention de l’homme » – car on pourrait passer toutes nos journées à se la couler douce avec des top-modèles au lieu de galérer dans une réalité aussi pénible que la nôtre.

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