Le ticket et la loterie

Stage Fort across Gloucester Harbor, Fitz Henry Lane, 1862 

Il m’est impossible de m’intéresser à un sujet si je n’ai pas une sorte de motivation inexplicable de le faire. Toutes mes tentatives pour me conditionner à rester motivé sur un sujet qui ne m’intéresse pas plus que ça se sont révélées infructueuses. À vrai dire, tous les sujets sont intéressants dans une certaine mesure; mais il y en a qui suscitent en moi un intérêt profond quand d’autres me font à peine lever un sourcil. Je pourrais faire une hiérarchie des sujets qui m’intéressent, mais celle-là, en plus d’être très personnelle, serait assez éphémère.

Pour un entomologiste1Personne qui étudie les insectes, les insectes sont les êtres vivants les plus cools du monde et il en existe plusieurs millions d’espèces différentes: c’est comme si la nature leur avait fait le cadeau de leur donner pleins de joujoux à étudier. Moi, les insectes me font ni chaud ni froid, mais j’aime bien les abeilles et les coccinelles. Par contre, il y a quelques mois, je pouvais me renseigner pendant des heures sur les récentes découvertes à propos des différences entre Homo Sapiens et Homo Neandertal ainsi que leur disparition, alors qu’il n’y en a plus sur terre depuis au moins 30 000 ans. Je pense qu’un Homo Neandertal touche celle d’un entomologiste sans faire bouger l’autre. De la même façon, il y a des personnes qui sont obsédés par les vieux tickets de bus. Pour la modique somme de 500 dollars, on peut trouver des tickets du tramway de Montréal datant de 1952, alors que des tickets valides sont disponibles pour seulement 1 euro 90 (post sponsorisé par la RATP).

C’est comme si, comme le présente Scott Alexander2ici, ceux qui collectionnent les tickets de métro avaient tirés le mauvais lot à la loterie des fascinations. Certaines personnes ont en revanche tiré le lot « business » à cette même loterie, et aurons sûrement plus de facilité à entreprendre et devenir millionnaires. Ceux qui seront fascinés par un domaine particulier des sciences auront plus de facilité à faire avancer la connaissance humaine dans le domaine qui les passionne tant. Certains vont prendre en grippe les sciences, mais devenir obsédés par une cause politique ou une question philosophique bien précise. Et il y a ceux qui obtiennent d’autres lots, et connaissent par cœur toute l’histoire du Stade de Reims depuis 1945.

Certains lots de la loterie vous feront réussir votre vie professionnelle, mais feront de vous des gens ennuyeux à mourir qui ne parlent que de leur travail qui les intéresse tant; d’autre pourront vous donner la capacité de faire progresser un sujet d’étude, mais vous rendront incapables de profiter des choses simples de la vie. Ceux qui sont passionnés de voyages ne tireront pas d’avantages professionnels de leur fascination et perdront beaucoup d’argent pour assouvir leur soif de découverte, mais gagneront en capital social. Enfin, tirer le lot « politique » ou « sport d’équipe » à la loterie des fascinations vous lâchera dans une arène de partisans assoiffés de sang qui débattent à s’étriper. Au moins, cette dernière option vous laisse l’opportunité de profiter d’une bière bien fraîche devant la télévision chaque weekend – et crois-moi, ce n’est pas le pire des lots à tirer.

Une particularité de ce type de fascinations qui me parait très important est leur désintéressement. Comme l’explique Paul Graham3Dans cet article, l’attrait d’un collectionneur pour les vieux tickets de bus n’a aucune finalité intrinsèque. Il ne le fait pas pour l’argent, pas pour signaler aux autres à quel point c’est une personne intéressante; il le fait juste, car il a obtenu cette passion à la loterie des fascinations et que du coup ce sujet l’intéresse sincèrement et profondément, rien d’autre.

On se demande souvent comment des gens peuvent produire des choses extraordinaires, que ce soit dans les arts, les sciences ou n’importe où. En regardant les récits de la vie de ces personnes qui marquent leurs domaines, on remarque souvent qu’en plus d’être déterminés et talentueux, ils ont ce petit supplément d’âme, cette fascination pour le sujet qu’il étudie. Michael Ventris était architecte, mais est resté dans l’histoire pour être l’homme qui a déchiffré dans les années 50 le linéaire B, le langage de la civilisation mycénienne qui occupait la Grèce au IIIème millénaire avant JC. Comment a-t-il pu faire mieux que les dizaines de chercheurs archéologues bardés de diplômes qui ont consacré leurs vies à déchiffrer ce langage? Une partie de la réponse réside dans le fait que Ventris est devenu obsédé par les langues antiques à 14 ans, après avoir assisté à une conférence de la légende Arthur Evans. Les langages antiques, c’est le lot qu’il a gagné à la loterie des fascinations.

Une tablette d’argile contenant du linéaire B

Ventris a publié son premier article dans l’American Journal of Archaeology à 18 ans, en 1940, et en 1953, avec John Chadwick, ils déchiffraient le Linéaire B4Ils sont partis de l’hypothèse que le linéaire B était une sorte de forme archaïque du grec classique. À ce jour, le linéaire A, antérieur au linéaire B, est toujours indéchiffré – et le restera probablement quelques années encore.. Est-ce que tous les travaux préliminaires, qu’il a réalisés entre 1940 et 1953 en parallèle de sa profession d’architecte, ont préparé le terrain pour le déchiffrement du linéaire B? Ce serait donner trop d’intentionnalité à Ventris a posteriori. Non; il devait juste adorer ce qu’il faisait, c’est-à-dire étudier des langues anciennes, il a trouvé une piste prometteuse et l’a exploré. Il a trouvé cette piste prometteuse, car il était fasciné par ce qu’il faisait, et le faisait de façon désintéressée. Il ne pouvait pas s’empêcher de penser et étudier des langues mystérieuses et indéchiffrées.

Paul Graham pense que la fascination se substitue alors à la détermination comme au talent, car on travaille sur un sujet qui nous intéresse sans prendre ça pour du travail. Pour lui, pour être un génie, il faut avoir une obsession désintéressée pour un sujet important.

Cependant, il n’y a pas de sujet intrinsèquement important et qui seraient en opposition à des sujets futiles. Newton avait par exemple 3 obsessions: l’alchimie, la théologie et la physique. Il est seulement connu pour la dernière. Si il était arrivé sur Terre un siècle plus tard ou plus tôt, il ne serait peut-être connu que pour être un des derniers alchimistes de l’histoire avant que cette discipline ne tombe aux oubliettes. Les proches de Ventris on sûrement dû lui dire à de nombreuses reprises que son obsession pour des langues parlées il y a 4000 ans par des peuples disparus était stupide et que ça le détournait de sa carrière d’architecte. Les obsessions de Newton pour la physique et Ventris pour le linéaire B se sont révélées importantes bien a posteriori. Pour beaucoup de leurs semblables, le jour où on se rend compte que le produit de leur passion était utile arrive après leur mort, en témoignent les nombreux artistes morts dans la misère ou comme trafiquants d’armes en Éthiopie. Et pour chaque Newton ou Ventris, il y a eu des milliers d’autres types qui n’ont pas eu la chance d’avoir tiré le bon lot à la loterie des fascinations ni d’être là au bon moment et au bon endroit. Il n’y a pas de sujets qui importent à un instant t, ou plutôt; il est impossible de savoir si un sujet importe ou pas à l’avance.

C’est plutôt une bonne nouvelle. Ça veut dire que peu importe ce que vous avez tiré à la loterie des fascinations, ce n’est pas la peine de se sentir coupable si c’est quelque chose qui vous parait moins bien, moins intéressant ou moins utile que les autres. Au lieu de se forcer à persévérer dans un domaine qui ne vous intéresse pas pour le regard des autres, vous aurez bien plus de succès dans le sujet qui vous fascine, car la loterie des fascinations l’a choisi spécialement pour vous. Il faut juste trouver l’opportunité d’expérimenter, d’explorer différents domaines pour trouver celui qui attise la curiosité sans trop savoir pourquoi; en quelque sorte, repérer le chemin de moindre résistance et se laisser porter.

Est-ce que ce sera utile? On ne le saura pas avant longtemps et peu importe. Au moins, ce sera intéressant.

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