La spirale infernale: involution et compétition dans la société post-industrielle

The Great Divergence

Les théories les plus fausses donnent parfois le plus de perspectives. En 2001, Kenneth Pomeranz lâche une bombe. En publiant The Great Divergence: China, Europe, and the Making of the Modern World Economy, il remet sur le devant de la scène un débat classique en histoire et en économie: comment se fait-il que, à partir de conditions similaires – une espérance de vie, un PIB par habitant et une productivité élévée pour les standards de l’époque, la Chine et l’Europe de l’Ouest divergent à tel point à partir du XVIIème siècle ?

Great Divergence - Wikipedia
Estimations du PIB par habitant de plusieurs pays de 1500 à 1950, Maddison et al. (2007)

Aussi intéressé par le thème de la grande divergence, Philip Huang de l’Université de Californie a étudié l’économie rurale du Delta du Yangzi de la dynastie Qing à la république. Il avance que la productivité par habitant stagne, reste faible et que seule la hausse de la population permet de faire progresser la production totale. Pour Huang, l’économie paysanne du delta alterne entre des phases de croissance démographique sans impact sur les conditions de vie (toujours déplorables) et des crises malthusiennes lorsque la population devient trop importante et l’utilisation de la terre trop intensive. La « croissance sans développement » ne prend fin que dans les années 1950 avec l’arrivée de techniques plus productives. Huang a importé de l’anthropologue Clifford Geertz le terme d’involution pour parler de la spirale infernale dans lequel se trouve la société du delta du Yangzi.

Les conclusions de Huang pour la période 1600 – 1850, lors de la dynastie Quing, ont été progressivement rejetées par les travaux successifs de Pomeranz, Brenner et Lee. La situation est plus contrastée sur les années 1850 – 1950. Le delta du Yangtzi connu pendant ces années la rebellion Taiping et ses 30 millions de morts, la révolution qui renversa la dynastie Quin après 300 ans de règne, la rebellion communiste de 1927 écrasée dans le sang – celle dépeinte par Malraux dans La Condition Humaine – et enfin la guerre avec le Japon.1L’article The Involution Debate de Daniel Little compilé dans New Contributions to the Philosophy of History est un bon compte-rendu de ce débat.

Involution sociale au sein de la société chinoise moderne

Hors des cercles historiques et anthropologiques occidentaux, le terme involution (en mandarin 内卷, littéralement rouler vers l’intérieur, en spirale) est devenu populaire depuis quelques années pour parler d’un sentiment croissant en République Populaire de Chine.

Certes, l’économie chinoise croit toujours de 6% par an mais de plus en plus de jeunes ont l’impression d’être en déclassement. La société chinoise est extrêmement compétitive. Les enfants sont préparés dès l’école primaire à l’examen d’entrée à l’université qui détermine de fait leur place dans la société. Les universités en demandent toujours plus de leurs élèves:

Dans les meilleures universités, notamment à Tsinghua, la future élite se lance dans une folle course à la performance. En témoigne la pratique de la surenchère : pour une dissertation de 3 000 mots, ces compétiteurs endurcis sont nombreux à rendre des textes au-delà de 5 000 mots pour décrocher une meilleure note. Le nouveau critère finit par devenir la norme tacite, leur note moyenne demeurant pourtant la même.

Chine-info.com

La compétition du système scolaire se prolonge dans le monde de l’emploi. De nombreux journaux anglo-saxons s’étaient mis à parler du système 9-9-6, de plus en plus en vogue dans les entreprises de tech chinoise: des journées de 9 heures à 21 heure, 6 jours par semaine. Jack Ma, le patron disparu-mais-en-fait-non d’Ali Baba a déclaré que le 9-9-6 était un huge blessing et se demande même comment on peut espérer réussir sans consacrer plus d’effort et de temps à son travail.

Comment expliquer cette pression compétitive croissance?

La première cause est sans doute démographique. Dans un pays au développement si rapide, la taille de la classe moyenne augmente considérablement en très peu de temps. La transition d’une population rurale agricole à une classe moyenne de plus en plus éduquée et urbanisée créé des goulots d’étranglements dans le système éducatif et professionnel. Avec une demande de plus en plus forte pour une offre d’emplois et de cursus dont la croissance est limitée structurellement, la concurrence augmente. Jack Ma met lui-même le doigt sur le problème. Un candidat à Alibaba doit être prêt à faire du 996 car, pour le citer: « sinon pourquoi nous rejoindre? Nous ne manquons pas de candidat qui peuvent travailler 8 heures. » Il y avait 32 candidat par emploi dans la tech Chinoise en 2019.

La pression sociale est une autre cause du cercle vicieux. Les riches veulent rester riches. La classe moyenne l’est depuis peu et ne veut pas se faire déclasser après tant d’efforts. La classe populaire veut enfin accéder à la classe moyenne. Les classes moyennes et populaires ont pour priorité d’obtenir des diplômes à forte rentabilité immédiate. La finance, l’informatique, dans une moindre mesure d’autres domaines scientifiques comme la biologie et l’ingéniérie sont des domaines de choix pour ne pas se faire déclasser ni décevoir ses parents. L’anthropologue Xiang Biao raconte

Recently, a postgraduate student in China told me he once applied for a job at McDonald’s. When the manager there saw his education history, the first thing he asked was: “Have you considered what your parents might think?” This was a very heavy question. He didn’t say, “you’ve wasted your time studying” or “you’ve flushed your tuition fees down the drain.”

Dans ce cadre, l’involution désigne la spirale infernale dans laquelle la société continue de croître économiquement alors que le niveau de vie diminue à cause d’une pression et d’une compétition toujours plus forte; nous en reparleront plus loin.

Au sein de cette éternelle fuite en avant, personne n’est sûr de pouvoir profiter du système. Dans le doute, il faut faire plus, toujours plus. Les japonais utilisent le terme karoshi, 過労死 pour parler de décès dû à cause de trop de travail. Par rejet de ce modèle, des jeunes se tournent vers le sang (丧), qui exprime une forme de défaitisme vis-à-vis du système. Le People’s Daily, journal officiel du Parti Communiste, décrit le sang comme « “an extreme, pessimistic and hopeless attitude that’s worth our concern and discussion »

Autre pays, autres mœurs

China bad yes | China | Know Your Meme

Quid de l’influence du confucianisme? Selon Xiang Biao, il a certes contribué à l’émergence de l’homogénéité que nous avons décrit précédemment. Mais pour l’anthropologue, prendre le confucianisme comme unique cause de l’involution sociale à l’oeuvre en Chine c’est négliger la contribution du néo-libéralisme.

La situation est loin d’être exclusive à la Chine. Elle est présente à un stade plus avancée en Corée du Sud et au Japon, deux sociétés influencées par le confucianisme et surtout très libérales sur le plan économique. Les Coréens parlent de Hell Joseon (en référence à la grande dynastie Coréenne) pour se référer à leur société ultra-compétitive, où les femmes refusent de faire des enfants pour ne pas leur faire subir une vie de stress et d’anxiété. La Corée a le plus faible taux de natalité au monde. Il est inférieur au taux de renouvellement de la population. Dans ce témoignage, une étudiante nous parle de son emploi du temps:

“From 8:30 to 5:00pm I’m at school. After that I’m at an academy until 10pm. Then I go to the library to study on my own, and go home at midnight”

ABC.net

Plot twist: elle est seulement au lycée.

Même problème au Japon. En février dernier, le Japan Times publiait un article intitulé « Japan’s problem? Too much competition« . Le phénomène des hikikomori, ces jeunes qui vivent coupés du monde dans leur chambre par rejet de la société de dehors. Loin d’être des cas isolés, il y avait en 2016 540 000 hikikomori âgés de 15 à 39 ans d’après une étude du gouvernement japonais et 613 000 âgés de 40 à 64 ans selon une autre étude, soit près d’un millions de personnes en extreme isolation sociale. Ils ont été médiatisé en France ces derniers temps, avec notamment des reportages successifs de France 24:

Les exemples du Japon et de la Corée du Sud nous montrent que le problème est loin de se limiter à la Chine. Je pense que nous pouvons d’ores et déjà voir la rat race se généraliser aux Etats-Unis:

  • 90% des américains entre 18 et 23 ans considèrent l’éducation comme une source de stress.2Selon l’étude Stress in America 2020
  • Le nombre d’étudiant diplômé avec un master est passée de 474 000 en 2000 à 662 000 en 2009 pour atteindre 835 000 en 2020.
  • Le prix moyen des cursus a augmenté de 50% entre 2011 et 2019.
  • Une composante spécifique au marché de l’éducation américain: la dette moyenne par étudiant est passée de 18 000 à 37 000 dollars entre 2007 et 2020.

Ces statistiques concernent seulement l’éducation supérieure, là où l’émergence de l’hyper-compétition est plus facilement quantifiable. A défaut de statistiques pour le marché de l’emploi, quelques status LinkedIn seront illustratifs de cette nouvelle norme:

Merci de cet avertissement. Moi qui pensais pouvoir travailler 18 heures par jours.

L’involution touche donc des sociétés plus proches de la notre. Nous sommes moins touchés en Europe grâce aux différents filets de sécurités sociales. Il serait intéressant de réaliser une cartographie des facteurs contribuant à l’involution et ceux permettant de la limiter.

Retour sur une notion

Revenons à la racine du terme. « Involution » était à la base utilisé pour décrire le mode de développement de sociétés agraires comme celles de l’ile de Java ou du Delta du Yangzi où la stagnation de la productivité couplée à l’augmentation de la population conduit à des frictions sociales croissante.

Il faut tordre cette définition pour l’adapter aux contextes modernes que nous venons de décrire. Dans une société en expansion, l’amélioration de la productivité, l’accès à de nouvelles technologies, ressources ou territoires garantit une croissance « dirigée vers l’extérieure« . Le problème apparait lorsque celle-ci ralentit; la survie au sein de la société devient alors un jeu à somme nulle. L’augmentation de la population n’est plus une cause intrinsèque de l’involution comme dans sa définition originelle. La cause est le désir de chaque participant de progresser ou se maintenir à sa place dans une société qui ne peut le garantir. Cette volonté pousse la compétition à s’intensifier, ce qui force les institutions à hausser la barre. Les universités se font de plus en plus élitistes et sélectives. Le marché de l’emploi devient de plus en plus exigeant. Le cercle vicieux s’enclenche et la spirale involutive s’auto-alimente.

Il y a bien croissance sans développement. Mais contrairement à la théorie historique de Huan, le manque de développement n’est plus en termes de production purement économique, il se ressent en termes de qualité de vie. Le développement économique lui ne s’est pas arrêté, entre autres grâce ou à cause de l’automatisation. En tant que nouveau moteur de croissance, l’automatisation alimente elle-même la Grande Compétition. Quand Sony dévoile une usine entièrement automatisée pouvant produire une console toutes les 30 secondes, c’est autant d’emplois en moins de disponibles, une offre qui se réduit pour une demande toujours plus importante. L’impact de l’automatisation sur l’emploi est un sujet d’étude économique à part entière et la relation entre les deux est loin d’être triviale; nous pouvons cependant raisonnablement faire l’hypothèse que l’automatisation galopante des pays d’Asie de l’Est n’a pas aidé à atténuer la Grande Compétition.

L’involution est ainsi une conséquence inattendue de l’entrée dans l’ère post-croissance. Comme toute externalité négative, elle s’autoalimente à l’insu des différents acteurs qui y prennent part. Les universités veulent seulement recruter les meilleurs étudiants pour les former du mieux qu’elles peuvent. Les recruteurs veulent seulement embaucher les meilleurs candidats pour leurs entreprises. Les industriels veulent seulement augmenter leur productivité et leurs profits. Les parents veulent seulement que leurs enfants aient une meilleure vie qu’eux. Les gouvernements successifs veulent seulement que le niveau de vie de la population augmente pour se faire réélire. Par une forme perverse de tragédie des biens communs où la ressource limitante est le bien-être humain, le résultat est négatif pour tous les partis investis. Nous savions que la promesse de croissance éternelle tant économique qu’hédonique était limitée physiquement par les impératifs climatiques et l’épuisement des ressources. Elle l’est aussi par les mécanismes sociaux qui lui ont donné naissance.

De la compétition en société

Qu’on ne m’y reprenne pas; la compétition peut avoir des externalités positive. Il existe deux types de motivations; la motivation intrinsèque et extrinsèque. La motivation intrinsèque est la vraie motivation, celle qui nous pousse à se consacrer à un sujet de façon désintéressée. Le type de motivation qu’on tire de son ticket gagnant à la loterie des fascinations. La motivation extrinsèque, elle, diffère de l’objet visé. Nous sommes parfois motivés à faire des choses pour des raisons autres que la chose elle-même: pour le prestige ou pour l’image par exemple. Ce sont des motivations extrinsèques.

Dans une société où tout devient compétition, y compris ses hobbies, la motivation extrinsèque devient plus importante que la motivation intrinsèque dans jeu à somme nulle que devient la vie. Dans In the Praise of Mediocrity, Tim Wu écrit:

I’m a little surprised by how many people tell me they have no hobbies. It may seem a small thing, but — at the risk of sounding grandiose — I see it as a sign of a civilization in decline. The idea of leisure, after all, is a hard-won achievement; it presupposes that we have overcome the exigencies of brute survival. Yet here in the United States, the wealthiest country in history, we seem to have forgotten the importance of doing things solely because we enjoy them.

Yes, I know: We are all so very busy. Between work and family and social obligations, where are we supposed to find the time?

But there’s a deeper reason, I’ve come to think, that so many people don’t have hobbies: We’re afraid of being bad at them. Or rather, we are intimidated by the expectation — itself a hallmark of our intensely public, performative age — that we must actually be skilled at what we do in our free time. Our “hobbies,” if that’s even the word for them anymore, have become too serious, too demanding, too much an occasion to become anxious about whether you are really the person you claim to be.

If you’re a jogger, it is no longer enough to cruise around the block; you’re training for the next marathon. If you’re a painter, you are no longer passing a pleasant afternoon, just you, your watercolors and your water lilies; you are trying to land a gallery show or at least garner a respectable social media following. When your identity is linked to your hobby — you’re a yogi, a surfer, a rock climber — you’d better be good at it, or else who are you?

Lost here is the gentle pursuit of a modest competence, the doing of something just because you enjoy it, not because you are good at it. Hobbies, let me remind you, are supposed to be something different from work. But alien values like “the pursuit of excellence” have crept into and corrupted what was once the realm of leisure, leaving little room for the true amateur. The population of our country now seems divided between the semipro hobbyists (some as devoted as Olympic athletes) and those who retreat into the passive, screeny leisure that is the signature of our technological moment.

Dans une société à somme nulle où la motivation est le plus souvent extrinsèque, rien n’a de sens hormis pour gagner; tous les coups sont bons. Mais poses-toi la question: préfères-tu avoir dans ta start-up 10 développeurs passionnés, motivés intrinsèquement par ce qu’ils font et par ton projet, ou 10 développeurs présents ici un peu par hasard, qui ont étudié l’informatique car on leur a dit que c’était la meilleure voie à suivre depuis le lycée? Pourtant, ce sont bien ces derniers qui sont les fruits d’un système extrêmement compétitif – comme quoi il peut-être contre-productif.

Quand la motivation extrinsèque devient le facteur déterminant pour les choix de vies d’énormément de gens et qu’à cause de la compétition, les conditions de vies deviennent de plus en plus précaires (comme dans le cas du 9-9-6), le burn-out se banalise. Qui peut reprocher aux gens de devenir fous à force de faire à longueur de journée ce qu’on leur fait croire qu’ils aiment – alors que non.

Mesures et coordinations

Une problématique sous-jacente à la mise en place d’un système involutif est celle de la mesure. J’ai entendu à quelques reprises une histoire de ce style:

Un beau jour en Union des républiques socialistes soviétiques, le gouvernement central demanda à une usine d’augmenter son rythme de production. Afin de de remplir ces nouveaux quotas, l’usine produit alors plus de chaussures. Seulement, au lieu de produire des paires de chaussures, elle ne produisit que celles de gauche pour accélérer la cadence. Il y eut alors dans tout le pays une pénurie de souliers de droite.

Cette légende urbaine traduit un phénomène bel et bien réel; la loi de Goodhart stipule que, lorsqu’une mesure devient un objectif, elle cesse d’être une bonne mesure.

Une compétition s’appuie par nature sur des arbitres, des oracles. Ils hiérarchisent les sujets au sein de la compétition grâce à leur nature de figure d’autorité. Les arbitres sont les professeurs qui notent les élèves, les recruteurs qui choisissent les bons candidats. Devant une offre de plus en plus importante, ces oracles doivent s’appuyer sur des critères de plus en plus systématiques pour prendre leurs décisions. Le nombre de mots des dissertations en est un pour les universitaires; le nombre d’heures travaillées un pour les managers en ressources humaines.

De tels indicateurs ne sont pas fiables car ils sont insuffisants pour juger de situations humaines d’une si grande complexité. L’exemple du nombre d’heures est parlant: les pays avec le plus faible nombre d’heures de travail – comme la France – sont les plus productifs. Lorsque Microsoft Japan a pris le contre-pied du système 9-9-6 et a proposé des semaines de 4 jours à ses employés, leur productivité a augmentée de 40%. Seulement, lorsqu’un système prend un métrique comme valeur à optimiser, tous les sujets du système doivent maximiser ce métrique, peu importe son absurdité – et peu importe les conséquences de cette maximisation.

Il semble impossible qu’Alibaba et autres ne se rendent pas compte de la perte de productivité liée au 9-9-6. Son intérêt n’est alors pas dans la quantité de travail produite. C’est un test. un employé qui accepte le 9-9-6 est un employé qui accepte de se plier aux lois de la Grande Compétition et donc un bon employé. Travailler de 9 heure à 9 heure 6 jours par semaine n’est plus une mesure; c’est une attente pour les entreprises et une baseline pour les employés. Compter le nombre d’heure de travail ou de lignes sur un CV ne sont pas des mesures exactes et précises de productivité et de compétence. Les arbitres de la Compétition en ont conscience, mais ils ont besoin d’indicateurs pour trier les participants de la Grande Compétition. Les participants en ont conscience, mais ils ont besoin de maximiser ces indicateurs pour ne pas être déclassés.

La question qui demeure: comment sort-on de la spirale involutive?

NFTs et valeur de l’art

Ile de Graye, Golfe de l’Arabie Pétrée Akabah, David Roberts et Louis Haghe, litographie, 1839

Si vous suivez un peu la scène crypto, vous avez surement dû entendre parler ces derniers jours des NFT (non fungible tokens). La hype ou bulle selon le point de vue autour de ce phénomène bat son plein.

Les objets fongibles sont des objets qui sont interchangeables. Deux billets de 10 euros sont fongibles. Si je te donne mon billet de 10 euros et que tu me donnes le tien alors nous avons réalisé un échange équitable. De l’or est par exemple fongible mais une voiture ne l’est pas. Chaque voiture a ses spécificités; la mienne peut avoir quelques kilomètres en plus, la tienne un pet sur le pare-choc, la sienne un GPS intégré. Elles ne sont pas interchangeables. En revanche, le diesel qui les alimente est quant à lui bien fongible.

Un token NFT est un token permettant d’authentifier des objets digitaux non fongibles. Le principal standard de token NFT est le ERC721 basé sur la blockchain Ethereum. Il faut imaginer ce genre les tokens NFT comme des certificats de propriétés de biens non fongibles.

L’archétype du bien non fongible de notre vie quotidienne est l’œuvre d’art. La valeur que nous attribuons à une œuvre est fonction de tout plein de critères, certains relativement objectifs et d’autres profondément subjectifs. Sa technicité (assez objectif), son caractère esthétique (totalement subjectif), son ancienneté, son histoire, sa valeur sentimentale; tous ces critères rentrent en compte lorsque nous devons attribuer une valeur à un tableau ou une sculpture. 

Grâce aux token NFT, il est possible d’authentifier des œuvres d’arts virtuelles et ainsi d’en acheter et d’en vendre. Le marché de l’art virtuel est en pleine expansion. La chanteuse Grimes, en couple avec Elon Musk, a encore la semaine dernière réalisé un drop d’œuvres NFT qui a récolté 6 millions de dollars. Un utilisateur a acheté pour 300 ETH Nyan Cat, soit près de 430 000 dollars alors que j’écris ces lignes:

L’idée d’authentifier des œuvres virtuelles est abstrait. Dans le monde physique, le concept de posséder une œuvre d’art est différent de celui de posséder un objet de consommation (un stylo, une pomme) dans la mesure où la plupart des œuvres d’art – que ce soit un tableau de Basquiat ou le dernier dessin de Zoé, 5 ans – existent en exemplaire unique ou à minima en un nombre fini d’exemplaires. Cela est différent pour les œuvres digitales. Techniquement parlant, une œuvre digitale n’est qu’un ensemble de pixels. Et en cela, il n’y a aucune différence intrinsèque entre l’œuvre, la vraie, et une image JPEG de cette œuvre. Sur OpenSea, la principale plateforme d’échange de NFT il est possible de télécharger une version JPEG de chaque œuvre listée alors que certaines s’échangent pour plusieurs milliers d’euros.1Ce qui est d’ailleurs assez ironique. La version que possède le nouveau propriétaire de Nyan Cat n’est en aucun cas différente de l’image au dessus de ces quelques lignes, hormis qu’il dispose du vrai exemplaire – peu importe que la notion de vrai ait ici perdue toute son utilité.

« Mais c’est complètement absurde, on marche sur la tête ! » est le cri de nombreux commentateurs devant la nouvelle tendance des tokens NFT. Ce n’est pourtant pas si différent du marché de l’art du monde physique. La vraie Joconde est exposée au Louvre mais n’importe qui peut acheter une réplique du portrait de Mona Lisa et l’exposer dans son salon. La vraie Joconde conserve malgré tout une valeur inestimable, infiniment plus élevée que n’importe laquelle de ses multiple reproductions. Avec l’immédiateté du téléchargement et la ressemblance absolue entre l’œuvre digitale et sa copie, le concept des tokens NFT rend la frontière entre les deux si fine qu’elle en devient quasi-invisible mais la différence reste en essence similaire.

La comparaison entre l’œuvre et sa copie, qu’elle soit physique ou digitale démontre contre-intuitivement que ce n’est pas l’œuvre en elle-même qui lui donne sa valeur. Ce n’est pas le portrait de Mona Lisa qui rend la Joconde si précieuse. Si c’était le cas, l’œuvre et sa copie auraient la même valeur, car la copie représente intrinsèquement la même chose que l’œuvre originale.

Frederico Cassarina propose l’expérience de pensée suivante: imaginons des scientifiques qui mettent au point une méthode permettant de cloner des objets atome par atome. La technologie considérée suffisamment sure, ils l’utilisent pour créer une copie parfaite de la Joconde, Joconde Bis. Quelle serait la valeur de Joconde Bis ?

Si la valeur d’une œuvre d’art ne semble pas jaillir de sa nature-même, il est possible qu’elle émerge de son histoire. Ce qui rend la Joconde si précieuse est qu’elle ait été peinte des mains de Léonard de Vinci. Elle vient du fait qu’elle ait été affichée à Versailles puis dans le petit carré du Louvres ; qu’elle ait été volée en 1911 ; qu’elle ait voyagé aux Etats-Unis, au Japon et à Moscou dans les années 60 et 70. Tout ce tissu narratif est irremplaçable et rend la Joconde unique.

La réplique, bien qu’identique, reprenant même les dégâts successifs qu’a connus le portrait de Mona Lisa depuis ses 500 ans d’existence ne pourra jamais acquérir cette même aura. Mais là encore, cette aura n’est jugée inestimable que parce que nous la reconnaissons comme telle. Dans un monde où Léonard de Vinci ne soit pas considéré comme le prototype du génie humaniste et où la beauté de la Joconde passe inaperçue aux yeux des rois de France, la valeur de l’œuvre en serait grandement changée. Un martien qui arrive sur Terre ne verra pas de différence entre la Joconde exposée au Louvre et celle de ton salon. Il rigolera surement en voyant des centaines de personnes faire la queue pour voir une image encadrée dans une pièce qui lui est dédiée. La valeur de Joconde Bis serait équivalente à celle d’un excellent faux de la Joconde, pas plus – aussi absurde que ça puisse paraitre.

Je crois qu’il y a deux positions à adopter par rapport à tout cela ; être impressionné par la façon dont l’art, dans un monde foncièrement matériel et consumériste nous permet de dériver une valeur fondamentale des évènements passés qui dépassent le simple aspect financier, ou de réaliser l’absurdité de notre tendance à réifier tout ce qui contient le mot « art ».

Loin des critiques injustes qu’ils peuvent recevoir et de la bulle financière qu’ils représentent en tant que technologie encore immature, les tokens NFT sont une bonne chose pour les artistes digitaux. Ils leur permettent d’avoir accès aux mêmes règles du jeu que les artistes physiques. Ils permettent aux artistes d’attribuer de la valeur intrinsèque à leur œuvre. Ils permettent de décentraliser un marché de l’art qui pour l’instant est fermé et inégalitaire. Alors que beaucoup de gens les voient comme une absurdité économique, les token NFT pourraient avoir beaucoup d’applications possibles pour les collectionneurs et les créateurs en tout genre.

Imagine que tu sois un collectionneur de timbre. Si tu veux acheter un timbre dans l’ère pré-NFT, tu dois le chercher sur Internet ; prendre contact avec son propriétaire ; le payer par Internet en croisant les doigts pour qu’il ne t’arnaque pas sur Paypal/Venmo/autre plateforme de paiement et enfin attendre le timbre en espérant ne pas t’être fait avoir sur la marchandise. En 2021 on pourrait imaginer les services postaux appairer leurs nouvelles collections de timbres de token non fongibles lorsqu’ils les vendent en ligne. Tu pourrais alors vérifier que ledit vendeur possède bien le timbre en question en vérifiant qu’il dispose du bon token et avoir l’esprit tranquille.

Imaginons que tu dois développeur de jeux ou musicien. Tu pourrais créer du contenu unique et le vendre en édition réellement limitée à certains fans. Créer des versions différenciées de tes œuvres. Les possibilités sont immenses.

Digressions sur l’hypothèse de la sphère blanche

« Imagine que la seule perspective que tu aies eue durant ta vie ait été celle de l’intérieur d’une sphère blanche. Dans cette sphère blanche, tu n’as pas de corps physique, et il n’y a rien d’autre que toi. Tu n’existes dans la sphère qu’en tant que cerveau, avec des yeux parfaitement fonctionnels. La gravité à l’intérieur crée un équilibre parfait qui t’oblige à flotter en un seul point. Tu peux te tourner vers n’importe quelle direction. Tu ne peux évidemment pas voir ton propre cerveau, ni ce qui l’alimente. Ton cerveau dort 8 heures par jour et est capable de rêver. À quoi penses-tu à l’intérieur de la sphère, et à quoi rêves-tu? »

L’auteur de ce texte, James S. Eerie, pense que la personne coincée dans la sphère blanche ne pourrait pas « penser » au sens où nous l’entendons. Elle ne pourrait pas se demander « où suis-je », car elle n’aura ni le langage ni les représentations mentales nécessaires pour le faire.

L’auteur en conclut donc qu’elle aurait les capacités d’un fœtus. Là où, à mon sens, il a tort, c’est que même un fœtus reçoit un grand nombre de stimulis, et ce dès le deuxième mois de grossesse. Le liquide amniotique est un milieu extrêmement. À mesure que le placenta gagne en perméabilité, le fœtus commence à y expérimenter le goût et l’odorat.1Source (Campus de Maïeutique Francophone)

Parallèlement, le cerveau d’un fœtus se construit au rythme de 5000 neurones par secondes. Je me demande comment il se développerait dans la sphère blanche, en absence totale de stimulation. Pour un computationnaliste, un de ceux qui pensent que le cerveau fonctionne comme un ordinateur, rien ne se formerait dans le cerveau de la personne coincée dans la sphère; or ce rien nous semble hors de portée tant il est opaque et abstrait.

Il semblerait que, en absence de stimulis, nous en inventions. Pour reprendre l’image de l’Institut Weizmann de Neurosciences, en l’absence de stimulations, notre cerveau est comme un ordinateur qui lance un économiseur d’écran pour remplacer l’affichage inactif d’un moniteur LCD inactif.2Résumé de l’article de Yuval Nir et al. publié dans Nature sur le site de l’institut Weizmann. Quoi qu’il en soit, laissons de côté les conclusions que tire James et revenons sur l’hypothèse de la sphère blanche elle-même. Au sein de celle-ci, la question ne se pose pas: le cerveau est déjà formé, et il comme posé là, au milieu de la sphère.

Il est impossible de ne faire le lien entre la sphère blanche et le brain in a vat de Putnam:

Supposons qu’un être humain (vous pouvez supposer qu’il s’agit de vous-même) a été soumis à une opération par un savant fou. Le cerveau de la personne en question (votre cerveau) a été séparé de son corps et placé dans une cuve contenant une solution nutritive qui le maintient en vie. Les terminaisons nerveuses ont été reliées à un super-ordinateur scientifique qui procure à la personne-cerveau l’illusion que tout est normal. Il semble y avoir des gens, des objets, un ciel, etc. Mais en fait tout ce que la personne (vous-même) perçoit est le résultat d’impulsions électroniques que l’ordinateur envoie aux terminaisons nerveuses.

L’ordinateur est si intelligent que si la personne essaye de lever la main, l’ordinateur lui fait « voir » et « sentir » qu’elle lève la main. En plus, en modifiant le programme, le savant fou peut faire « percevoir » (halluciner) par la victime toutes les situations qu’il désire. Il peut aussi effacer le souvenir de l’opération, de sorte que la victime aura l’impression de se trouver dans sa situation normale. La victime pourrait justement avoir l’impression d’être assise en train de lire ce paragraphe qui raconte l’histoire amusante mais plutôt absurde d’un savant fou qui sépare les cerveaux des corps et qui les place dans une cuve contenant des éléments nutritifs qui les gardent en vie.

Raison, Vérité et Histoire, Hilary Putnam

Demande-toi: préfèrerais-tu vivre une vie normale dans la réalité, ou vivre la vie de tes rêves en étant un cerveau dans une cuve? Ce n’est pas une question rhétorique. Même si j’ai la mienne et que je l’expose dès le paragraphe suivant, il y a autant de réponses possibles que de points de vues valables – c’est-à-dire beaucoup.

Dans Matrix, Néo a fait son choix en avalant la pilule rouge – peut-être parce que s’il prenait la bleu il n’y aurait pas de film. Car à quoi bon? Quelle est la différence entre le réel et le non-réel si on ne peut pas faire la différence entre les deux?

Ceux qui répondent préférer le réel car il est mieux que le non réel adjugent une valeur morale à ce qu’est la réalité. Or, si tu es un cerveau dans une cuve, ta réalité est celle que ton cerveau hallucine grâce à l’ordinateur du savant fou, de la même façon que ta réalité à toi en ce moment est celle que tu expérimentes en lisant ces lignes. Il n’y a pas d’échelle de valeurs entre les réalités. Quitte à être condamné à vivre la réalité dans laquelle nous sommes piégés, autant bronzer sur une place aux Bahamas – même s’ils sont virtuels.

Il y a quelques jours, une équipe menée par Xing Chen du département Vision & Cognition de l’institut Néerlandais de Neurosciences a publié les résultats d’une expérience qu’ils ont conduit sur deux macaques. Grâce à 1024 électrodes intra-corticaux3C’est à dire: « branché » directement au cortex, ici visuel.3 connectées au cerveaux des singes, les chercheurs ont réussis à généré dans leur champ de vision des stimulis visuels, dont des formes géométriques et des chiffres.

Ce n’est pas le premier travail de ce type, même chez les humains.4Voir liste mentionné dans l’article de Chen et al.:

W. H. Dobelle, M. G. Mladejovsky, J. P. Girvin, Artificial vision for the blind: Electrical stimulation of visual cortex offers hope for a functional prosthesis. Science 183, 440–444 (1974). doi:10.1126/science.183.4123.440pmid:4808973

J. Button, T. Putnam, Visual responses to cortical stimulation in the blind. J. Iowa Med. Soc. 52, 17 (1962).

G. S. Brindley, W. S. Lewin, The sensations produced by electrical stimulation of the visual cortex. J. Physiol. 196, 479–493 (1968). doi:10.1113/jphysiol.1968.sp008519pmid:4871047

M. Bak, J. P. Girvin, F. T. Hambrecht, C. V. Kufta, G. E. Loeb, E. M. Schmidt, Visual sensations produced by intracortical microstimulation of the human occipital cortex. Med. Biol. Eng. Comput. 28, 257–259 (1990). doi:10.1007/BF02442682pmid:2377008

W. H. Dobelle, M. G. Mladejovsky, J. R. Evans, T. S. Roberts, J. P. Girvin, “Braille” reading by a blind volunteer by visual cortex stimulation. Nature 259, 111–112 (1976). doi:10.1038/259111a0pmid:1246346

J. R. Evans, J. Gordon, I. Abramov, M. G. Mladejovsky, W. H. Dobelle, Brightness of phosphenes elicited by electrical stimulation of human visual cortex. Sens. Processes 3, 82–94 (1979). pmid:515743

D. N. Rushton, G. S. Brindley, in Physiological Aspects of Clinical Neurology, F. C. Rose, Ed. (Blackwell Scientific Publications, ed. 1, 1977), pp. 123–153.

E. M. Schmidt, M. J. Bak, F. T. Hambrecht, C. V. Kufta, D. K. O’Rourke, P. Vallabhanath, Feasibility of a visual prosthesis for the blind based on intracortical microstimulation of the visual cortex. Brain 119, 507–522 (1996). doi:10.1093/brain/119.2.507pmid:8800945

J. Winawer, J. Parvizi, Linking electrical stimulation of human primary visual cortex, size of affected cortical area, neuronal responses, and subjective experience. Neuron 92, 1213–1219 (2016). doi:10.1016/j.neuron.2016.11.008pmid:27939584

W. H. Bosking, P. Sun, M. Ozker, X. Pei, B. L. Foster, M. S. Beauchamp, D. Yoshor, Saturation in phosphene size with increasing current levels delivered to human visual cortex. J. Neurosci. 37, 7188–7197 (2017). doi:10.1523/JNEUROSCI.2896-16.2017pmid:28652411.
De tels progrès représentent une immense source d’espoir pour les 36 millions de personnes5Source: France Info atteintes de cécité à travers le monde. Cela fait aussi furieusement penser à l’expérience du cerveau dans la cuve.

Ce n’est rien par rapport aux braindances de Cyberpunk 2077. Dans l’univers dystopique du jeu dont tout le monde parle en ce moment, les braindances sont la forme de divertissement la plus populaire. Sorte de réalité virtuelle poussée à leur paroxysme, ils permettent de revivre l’expérience vécue par quelqu’un d’autre. Ils permettent de vivre quelque chose comme si on y était; on peut passer une journée dans la peau d’une célébrité ou d’un aventurier. Ils sont principalement utilisés pour le divertissement, mais aussi pour mener des entrainements militaires ou canaliser les prisonniers. De par leur caractère stimulant, les braindances ont remplacé les médias traditionnels comme la télévision et la radio.

Des studios se sont spécialisés dans la production de braindances, où ils enregistrent les états mentaux de leurs acteurs pour les revendre. Dans le lore de Cyberpunk 2077, où ils permettent aux consommateurs de s’échapper d’une réalité souvent peu reluisante, les braindances ont causé une vague d’addiction dans la ville fictive de Night City. Le parallèle avec le cerveau dans la cuve est saisissant, en plus d’être probablement intentionnel. Avec les Oculus Rift de Facebook et autres Vive de HTC, nous sommes encore loin des braindances. Mais, dans une société comme celle-là, quel serait notre rapport à la réalité? Et combien de temps faudrait-il avant de pouvoir vivre en réalité virtuelle?