Nouvelles de mai 2021

Anna Gardell-Ericson 1853-1939, Public domain, via Wikimedia Commons

Alors que l’été arrive à grands pas, ça fait presque deux mois qu’il n’y a pas eu de nouveau contenu ici. J’ai donc deux nouvelles.

Tout d’abord, j’ai décidé de concentrer dernièrement mes efforts à un projet un peu différent. Ces efforts ont porté leurs fruits, et ont donné naissance à une pièce publiée dans Blue Labyrinths!

Quel plaisir de pouvoir écrire pour une plateforme dont on est habituellement le lecteur. Les publications de Blue Labyrinth sont des trésors de théorie critique et post-moderne. J’y ai découvert des idées, des penseurs et des artistes géniaux, comme dernièrement Simondon, Igloo Ghost et SOPHIE. Blue Labyrinth a une audience incommensurablement supérieure à celle d’Azurisme: être exposé à tant de monde, dans une autre langue et dans un style différent de celui auquel je suis habitué est aussi intimidant qu’excitant. En plus de ça, mon article a la chance d’être illustré par un super entête de Benjamin Sack.

J’y aborde certains aspects de notre rapport à l’abstraction sous l’angle de la théorie des simulacres de Baudrillard. Cette dernière n’est qu’un cheval de Troie pour discuter de plein de sujets – de Marco Polo et Borges aux théories de Donald Hoffman et Benjamin Bratton en passant par le skeuomorphisme des interfaces de nos téléphones portables. Comme tout contenu critique, ce n’est pas vraiment le truc le plus drôle qui soit. Mais il est plus formel, plus documenté et je pense, plus intéressant que si je l’avais écrit pour ici comme initialement prévu.

Voici quelque chose d’autre pour combler le vide intersidéral qu’est ce site depuis 2 mois: une newsletter. Pas une newsletter comme celles que l’on tolère périodiquement dans nos boîtes mail sans jamais y jeter un coup d’oeil. À l’exercice de la lettre d’information, je trouve la démarche de Gwern Branwen pertinente. Il publie chaque mois une collection de liens pointant vers des ressources variées qui ont marqué son attention durant les 30 jours écoulés et qu’il juge intéressant de partager (voir sa newsletter pour avril 2021). J’imagine ça aussi utile pour ses lecteurs que pour lui-même, afin de se souvenir de choses qu’il a pu lire et dont il aurait oublié l’existence autrement. C’est parti:

Philosophie:

Société:

Histoire & anthropologie:

  • Razib Khan, Ancient Humans Had A Lot Of Sex With Each Other
  • SigLA, une base de données des caractères de linéaire A dont nous connaissons l’existence. Le linéaire A est un système d’écriture utilisé par la civilisation minoenne jusqu’en 1450 av. J.-C.. À ce jour il n’a pas été déchiffré, contrairement au linéaire B, utilisé aussi en Crète quelques siècles plus tard par les Mycéniens et dont j’ai déjà parlé à quelques reprises dans des articles. Le travail réalisé par Ester Salgarella et Simon Castellan a pour but de permettre à tout le monde de contribuer au déchiffrement du linéaire A.
  • Le projet Cybersin
  • Le soulèvement de Gwangju.

Biologie:

Linguistique & sémantique:

Design & architecture:

Produits:

  • Obsidian pour organiser mes notes. J’ai commencé à l’utiliser il y a 10 jours. Contrairement aux outils « linéaires » comme OneNote ou Evernote, Obsidian permet de lier des notes entre elles à la manière de Wikipedia et de les référencer dynamiquement. Un autre avantage d’Obsidien est que le stockage des notes est local. On est donc en total contrôle ce que l’on produit. Comme les notes sont en markdown, il est facile de les synchroniser et de les exporter. Bien que je sois loin du « second brain, for you, forever » que promet le slogan du programme, je commence à bien prendre Obsidian en main et à voir les possibilités qu’il offre. Malheureusement l’appli mobile n’est pas encore disponible. Elle est pour l’instant en bêta privé et devrait paraitre dans les prochaines semaines sur le Play Store et l’App Store.

Curiosités:

La spirale infernale: involution et compétition dans la société post-industrielle

The Great Divergence

Les théories les plus fausses donnent parfois le plus de perspectives. En 2001, Kenneth Pomeranz lâche une bombe. En publiant The Great Divergence: China, Europe, and the Making of the Modern World Economy, il remet sur le devant de la scène un débat classique en histoire et en économie: comment se fait-il que, à partir de conditions similaires – une espérance de vie, un PIB par habitant et une productivité élévée pour les standards de l’époque, la Chine et l’Europe de l’Ouest divergent à tel point à partir du XVIIème siècle ?

Great Divergence - Wikipedia
Estimations du PIB par habitant de plusieurs pays de 1500 à 1950, Maddison et al. (2007)

Aussi intéressé par le thème de la grande divergence, Philip Huang de l’Université de Californie a étudié l’économie rurale du Delta du Yangzi de la dynastie Qing à la république. Il avance que la productivité par habitant stagne, reste faible et que seule la hausse de la population permet de faire progresser la production totale. Pour Huang, l’économie paysanne du delta alterne entre des phases de croissance démographique sans impact sur les conditions de vie (toujours déplorables) et des crises malthusiennes lorsque la population devient trop importante et l’utilisation de la terre trop intensive. La « croissance sans développement » ne prend fin que dans les années 1950 avec l’arrivée de techniques plus productives. Huang a importé de l’anthropologue Clifford Geertz le terme d’involution pour parler de la spirale infernale dans lequel se trouve la société du delta du Yangzi.

Les conclusions de Huang pour la période 1600 – 1850, lors de la dynastie Quing, ont été progressivement rejetées par les travaux successifs de Pomeranz, Brenner et Lee. La situation est plus contrastée sur les années 1850 – 1950. Le delta du Yangtzi connu pendant ces années la rebellion Taiping et ses 30 millions de morts, la révolution qui renversa la dynastie Quin après 300 ans de règne, la rebellion communiste de 1927 écrasée dans le sang – celle dépeinte par Malraux dans La Condition Humaine – et enfin la guerre avec le Japon.1L’article The Involution Debate de Daniel Little compilé dans New Contributions to the Philosophy of History est un bon compte-rendu de ce débat.

Involution sociale au sein de la société chinoise moderne

Hors des cercles historiques et anthropologiques occidentaux, le terme involution (en mandarin 内卷, littéralement rouler vers l’intérieur, en spirale) est devenu populaire depuis quelques années pour parler d’un sentiment croissant en République Populaire de Chine.

Certes, l’économie chinoise croit toujours de 6% par an mais de plus en plus de jeunes ont l’impression d’être en déclassement. La société chinoise est extrêmement compétitive. Les enfants sont préparés dès l’école primaire à l’examen d’entrée à l’université qui détermine de fait leur place dans la société. Les universités en demandent toujours plus de leurs élèves:

Dans les meilleures universités, notamment à Tsinghua, la future élite se lance dans une folle course à la performance. En témoigne la pratique de la surenchère : pour une dissertation de 3 000 mots, ces compétiteurs endurcis sont nombreux à rendre des textes au-delà de 5 000 mots pour décrocher une meilleure note. Le nouveau critère finit par devenir la norme tacite, leur note moyenne demeurant pourtant la même.

Chine-info.com

La compétition du système scolaire se prolonge dans le monde de l’emploi. De nombreux journaux anglo-saxons s’étaient mis à parler du système 9-9-6, de plus en plus en vogue dans les entreprises de tech chinoise: des journées de 9 heures à 21 heure, 6 jours par semaine. Jack Ma, le patron disparu-mais-en-fait-non d’Ali Baba a déclaré que le 9-9-6 était un huge blessing et se demande même comment on peut espérer réussir sans consacrer plus d’effort et de temps à son travail.

Comment expliquer cette pression compétitive croissance?

La première cause est sans doute démographique. Dans un pays au développement si rapide, la taille de la classe moyenne augmente considérablement en très peu de temps. La transition d’une population rurale agricole à une classe moyenne de plus en plus éduquée et urbanisée créé des goulots d’étranglements dans le système éducatif et professionnel. Avec une demande de plus en plus forte pour une offre d’emplois et de cursus dont la croissance est limitée structurellement, la concurrence augmente. Jack Ma met lui-même le doigt sur le problème. Un candidat à Alibaba doit être prêt à faire du 996 car, pour le citer: « sinon pourquoi nous rejoindre? Nous ne manquons pas de candidat qui peuvent travailler 8 heures. » Il y avait 32 candidat par emploi dans la tech Chinoise en 2019.

La pression sociale est une autre cause du cercle vicieux. Les riches veulent rester riches. La classe moyenne l’est depuis peu et ne veut pas se faire déclasser après tant d’efforts. La classe populaire veut enfin accéder à la classe moyenne. Les classes moyennes et populaires ont pour priorité d’obtenir des diplômes à forte rentabilité immédiate. La finance, l’informatique, dans une moindre mesure d’autres domaines scientifiques comme la biologie et l’ingéniérie sont des domaines de choix pour ne pas se faire déclasser ni décevoir ses parents. L’anthropologue Xiang Biao raconte

Recently, a postgraduate student in China told me he once applied for a job at McDonald’s. When the manager there saw his education history, the first thing he asked was: “Have you considered what your parents might think?” This was a very heavy question. He didn’t say, “you’ve wasted your time studying” or “you’ve flushed your tuition fees down the drain.”

Dans ce cadre, l’involution désigne la spirale infernale dans laquelle la société continue de croître économiquement alors que le niveau de vie diminue à cause d’une pression et d’une compétition toujours plus forte; nous en reparleront plus loin.

Au sein de cette éternelle fuite en avant, personne n’est sûr de pouvoir profiter du système. Dans le doute, il faut faire plus, toujours plus. Les japonais utilisent le terme karoshi, 過労死 pour parler de décès dû à cause de trop de travail. Par rejet de ce modèle, des jeunes se tournent vers le sang (丧), qui exprime une forme de défaitisme vis-à-vis du système. Le People’s Daily, journal officiel du Parti Communiste, décrit le sang comme « “an extreme, pessimistic and hopeless attitude that’s worth our concern and discussion »

Autre pays, autres mœurs

China bad yes | China | Know Your Meme

Quid de l’influence du confucianisme? Selon Xiang Biao, il a certes contribué à l’émergence de l’homogénéité que nous avons décrit précédemment. Mais pour l’anthropologue, prendre le confucianisme comme unique cause de l’involution sociale à l’oeuvre en Chine c’est négliger la contribution du néo-libéralisme.

La situation est loin d’être exclusive à la Chine. Elle est présente à un stade plus avancée en Corée du Sud et au Japon, deux sociétés influencées par le confucianisme et surtout très libérales sur le plan économique. Les Coréens parlent de Hell Joseon (en référence à la grande dynastie Coréenne) pour se référer à leur société ultra-compétitive, où les femmes refusent de faire des enfants pour ne pas leur faire subir une vie de stress et d’anxiété. La Corée a le plus faible taux de natalité au monde. Il est inférieur au taux de renouvellement de la population. Dans ce témoignage, une étudiante nous parle de son emploi du temps:

“From 8:30 to 5:00pm I’m at school. After that I’m at an academy until 10pm. Then I go to the library to study on my own, and go home at midnight”

ABC.net

Plot twist: elle est seulement au lycée.

Même problème au Japon. En février dernier, le Japan Times publiait un article intitulé « Japan’s problem? Too much competition« . Le phénomène des hikikomori, ces jeunes qui vivent coupés du monde dans leur chambre par rejet de la société de dehors. Loin d’être des cas isolés, il y avait en 2016 540 000 hikikomori âgés de 15 à 39 ans d’après une étude du gouvernement japonais et 613 000 âgés de 40 à 64 ans selon une autre étude, soit près d’un millions de personnes en extreme isolation sociale. Ils ont été médiatisé en France ces derniers temps, avec notamment des reportages successifs de France 24:

Les exemples du Japon et de la Corée du Sud nous montrent que le problème est loin de se limiter à la Chine. Je pense que nous pouvons d’ores et déjà voir la rat race se généraliser aux Etats-Unis:

  • 90% des américains entre 18 et 23 ans considèrent l’éducation comme une source de stress.2Selon l’étude Stress in America 2020
  • Le nombre d’étudiant diplômé avec un master est passée de 474 000 en 2000 à 662 000 en 2009 pour atteindre 835 000 en 2020.
  • Le prix moyen des cursus a augmenté de 50% entre 2011 et 2019.
  • Une composante spécifique au marché de l’éducation américain: la dette moyenne par étudiant est passée de 18 000 à 37 000 dollars entre 2007 et 2020.

Ces statistiques concernent seulement l’éducation supérieure, là où l’émergence de l’hyper-compétition est plus facilement quantifiable. A défaut de statistiques pour le marché de l’emploi, quelques status LinkedIn seront illustratifs de cette nouvelle norme:

Merci de cet avertissement. Moi qui pensais pouvoir travailler 18 heures par jours.

L’involution touche donc des sociétés plus proches de la notre. Nous sommes moins touchés en Europe grâce aux différents filets de sécurités sociales. Il serait intéressant de réaliser une cartographie des facteurs contribuant à l’involution et ceux permettant de la limiter.

Retour sur une notion

Revenons à la racine du terme. « Involution » était à la base utilisé pour décrire le mode de développement de sociétés agraires comme celles de l’ile de Java ou du Delta du Yangzi où la stagnation de la productivité couplée à l’augmentation de la population conduit à des frictions sociales croissante.

Il faut tordre cette définition pour l’adapter aux contextes modernes que nous venons de décrire. Dans une société en expansion, l’amélioration de la productivité, l’accès à de nouvelles technologies, ressources ou territoires garantit une croissance « dirigée vers l’extérieure« . Le problème apparait lorsque celle-ci ralentit; la survie au sein de la société devient alors un jeu à somme nulle. L’augmentation de la population n’est plus une cause intrinsèque de l’involution comme dans sa définition originelle. La cause est le désir de chaque participant de progresser ou se maintenir à sa place dans une société qui ne peut le garantir. Cette volonté pousse la compétition à s’intensifier, ce qui force les institutions à hausser la barre. Les universités se font de plus en plus élitistes et sélectives. Le marché de l’emploi devient de plus en plus exigeant. Le cercle vicieux s’enclenche et la spirale involutive s’auto-alimente.

Il y a bien croissance sans développement. Mais contrairement à la théorie historique de Huan, le manque de développement n’est plus en termes de production purement économique, il se ressent en termes de qualité de vie. Le développement économique lui ne s’est pas arrêté, entre autres grâce ou à cause de l’automatisation. En tant que nouveau moteur de croissance, l’automatisation alimente elle-même la Grande Compétition. Quand Sony dévoile une usine entièrement automatisée pouvant produire une console toutes les 30 secondes, c’est autant d’emplois en moins de disponibles, une offre qui se réduit pour une demande toujours plus importante. L’impact de l’automatisation sur l’emploi est un sujet d’étude économique à part entière et la relation entre les deux est loin d’être triviale; nous pouvons cependant raisonnablement faire l’hypothèse que l’automatisation galopante des pays d’Asie de l’Est n’a pas aidé à atténuer la Grande Compétition.

L’involution est ainsi une conséquence inattendue de l’entrée dans l’ère post-croissance. Comme toute externalité négative, elle s’autoalimente à l’insu des différents acteurs qui y prennent part. Les universités veulent seulement recruter les meilleurs étudiants pour les former du mieux qu’elles peuvent. Les recruteurs veulent seulement embaucher les meilleurs candidats pour leurs entreprises. Les industriels veulent seulement augmenter leur productivité et leurs profits. Les parents veulent seulement que leurs enfants aient une meilleure vie qu’eux. Les gouvernements successifs veulent seulement que le niveau de vie de la population augmente pour se faire réélire. Par une forme perverse de tragédie des biens communs où la ressource limitante est le bien-être humain, le résultat est négatif pour tous les partis investis. Nous savions que la promesse de croissance éternelle tant économique qu’hédonique était limitée physiquement par les impératifs climatiques et l’épuisement des ressources. Elle l’est aussi par les mécanismes sociaux qui lui ont donné naissance.

De la compétition en société

Qu’on ne m’y reprenne pas; la compétition peut avoir des externalités positive. Il existe deux types de motivations; la motivation intrinsèque et extrinsèque. La motivation intrinsèque est la vraie motivation, celle qui nous pousse à se consacrer à un sujet de façon désintéressée. Le type de motivation qu’on tire de son ticket gagnant à la loterie des fascinations. La motivation extrinsèque, elle, diffère de l’objet visé. Nous sommes parfois motivés à faire des choses pour des raisons autres que la chose elle-même: pour le prestige ou pour l’image par exemple. Ce sont des motivations extrinsèques.

Dans une société où tout devient compétition, y compris ses hobbies, la motivation extrinsèque devient plus importante que la motivation intrinsèque dans jeu à somme nulle que devient la vie. Dans In the Praise of Mediocrity, Tim Wu écrit:

I’m a little surprised by how many people tell me they have no hobbies. It may seem a small thing, but — at the risk of sounding grandiose — I see it as a sign of a civilization in decline. The idea of leisure, after all, is a hard-won achievement; it presupposes that we have overcome the exigencies of brute survival. Yet here in the United States, the wealthiest country in history, we seem to have forgotten the importance of doing things solely because we enjoy them.

Yes, I know: We are all so very busy. Between work and family and social obligations, where are we supposed to find the time?

But there’s a deeper reason, I’ve come to think, that so many people don’t have hobbies: We’re afraid of being bad at them. Or rather, we are intimidated by the expectation — itself a hallmark of our intensely public, performative age — that we must actually be skilled at what we do in our free time. Our “hobbies,” if that’s even the word for them anymore, have become too serious, too demanding, too much an occasion to become anxious about whether you are really the person you claim to be.

If you’re a jogger, it is no longer enough to cruise around the block; you’re training for the next marathon. If you’re a painter, you are no longer passing a pleasant afternoon, just you, your watercolors and your water lilies; you are trying to land a gallery show or at least garner a respectable social media following. When your identity is linked to your hobby — you’re a yogi, a surfer, a rock climber — you’d better be good at it, or else who are you?

Lost here is the gentle pursuit of a modest competence, the doing of something just because you enjoy it, not because you are good at it. Hobbies, let me remind you, are supposed to be something different from work. But alien values like “the pursuit of excellence” have crept into and corrupted what was once the realm of leisure, leaving little room for the true amateur. The population of our country now seems divided between the semipro hobbyists (some as devoted as Olympic athletes) and those who retreat into the passive, screeny leisure that is the signature of our technological moment.

Dans une société à somme nulle où la motivation est le plus souvent extrinsèque, rien n’a de sens hormis pour gagner; tous les coups sont bons. Mais poses-toi la question: préfères-tu avoir dans ta start-up 10 développeurs passionnés, motivés intrinsèquement par ce qu’ils font et par ton projet, ou 10 développeurs présents ici un peu par hasard, qui ont étudié l’informatique car on leur a dit que c’était la meilleure voie à suivre depuis le lycée? Pourtant, ce sont bien ces derniers qui sont les fruits d’un système extrêmement compétitif – comme quoi il peut-être contre-productif.

Quand la motivation extrinsèque devient le facteur déterminant pour les choix de vies d’énormément de gens et qu’à cause de la compétition, les conditions de vies deviennent de plus en plus précaires (comme dans le cas du 9-9-6), le burn-out se banalise. Qui peut reprocher aux gens de devenir fous à force de faire à longueur de journée ce qu’on leur fait croire qu’ils aiment – alors que non.

Mesures et coordinations

Une problématique sous-jacente à la mise en place d’un système involutif est celle de la mesure. J’ai entendu à quelques reprises une histoire de ce style:

Un beau jour en Union des républiques socialistes soviétiques, le gouvernement central demanda à une usine d’augmenter son rythme de production. Afin de de remplir ces nouveaux quotas, l’usine produit alors plus de chaussures. Seulement, au lieu de produire des paires de chaussures, elle ne produisit que celles de gauche pour accélérer la cadence. Il y eut alors dans tout le pays une pénurie de souliers de droite.

Cette légende urbaine traduit un phénomène bel et bien réel; la loi de Goodhart stipule que, lorsqu’une mesure devient un objectif, elle cesse d’être une bonne mesure.

Une compétition s’appuie par nature sur des arbitres, des oracles. Ils hiérarchisent les sujets au sein de la compétition grâce à leur nature de figure d’autorité. Les arbitres sont les professeurs qui notent les élèves, les recruteurs qui choisissent les bons candidats. Devant une offre de plus en plus importante, ces oracles doivent s’appuyer sur des critères de plus en plus systématiques pour prendre leurs décisions. Le nombre de mots des dissertations en est un pour les universitaires; le nombre d’heures travaillées un pour les managers en ressources humaines.

De tels indicateurs ne sont pas fiables car ils sont insuffisants pour juger de situations humaines d’une si grande complexité. L’exemple du nombre d’heures est parlant: les pays avec le plus faible nombre d’heures de travail – comme la France – sont les plus productifs. Lorsque Microsoft Japan a pris le contre-pied du système 9-9-6 et a proposé des semaines de 4 jours à ses employés, leur productivité a augmentée de 40%. Seulement, lorsqu’un système prend un métrique comme valeur à optimiser, tous les sujets du système doivent maximiser ce métrique, peu importe son absurdité – et peu importe les conséquences de cette maximisation.

Il semble impossible qu’Alibaba et autres ne se rendent pas compte de la perte de productivité liée au 9-9-6. Son intérêt n’est alors pas dans la quantité de travail produite. C’est un test. un employé qui accepte le 9-9-6 est un employé qui accepte de se plier aux lois de la Grande Compétition et donc un bon employé. Travailler de 9 heure à 9 heure 6 jours par semaine n’est plus une mesure; c’est une attente pour les entreprises et une baseline pour les employés. Compter le nombre d’heure de travail ou de lignes sur un CV ne sont pas des mesures exactes et précises de productivité et de compétence. Les arbitres de la Compétition en ont conscience, mais ils ont besoin d’indicateurs pour trier les participants de la Grande Compétition. Les participants en ont conscience, mais ils ont besoin de maximiser ces indicateurs pour ne pas être déclassés.

La question qui demeure: comment sort-on de la spirale involutive?

NFTs et valeur de l’art

Ile de Graye, Golfe de l’Arabie Pétrée Akabah, David Roberts et Louis Haghe, litographie, 1839

Si vous suivez un peu la scène crypto, vous avez surement dû entendre parler ces derniers jours des NFT (non fungible tokens). La hype ou bulle selon le point de vue autour de ce phénomène bat son plein.

Les objets fongibles sont des objets qui sont interchangeables. Deux billets de 10 euros sont fongibles. Si je te donne mon billet de 10 euros et que tu me donnes le tien alors nous avons réalisé un échange équitable. De l’or est par exemple fongible mais une voiture ne l’est pas. Chaque voiture a ses spécificités; la mienne peut avoir quelques kilomètres en plus, la tienne un pet sur le pare-choc, la sienne un GPS intégré. Elles ne sont pas interchangeables. En revanche, le diesel qui les alimente est quant à lui bien fongible.

Un token NFT est un token permettant d’authentifier des objets digitaux non fongibles. Le principal standard de token NFT est le ERC721 basé sur la blockchain Ethereum. Il faut imaginer ce genre les tokens NFT comme des certificats de propriétés de biens non fongibles.

L’archétype du bien non fongible de notre vie quotidienne est l’œuvre d’art. La valeur que nous attribuons à une œuvre est fonction de tout plein de critères, certains relativement objectifs et d’autres profondément subjectifs. Sa technicité (assez objectif), son caractère esthétique (totalement subjectif), son ancienneté, son histoire, sa valeur sentimentale; tous ces critères rentrent en compte lorsque nous devons attribuer une valeur à un tableau ou une sculpture. 

Grâce aux token NFT, il est possible d’authentifier des œuvres d’arts virtuelles et ainsi d’en acheter et d’en vendre. Le marché de l’art virtuel est en pleine expansion. La chanteuse Grimes, en couple avec Elon Musk, a encore la semaine dernière réalisé un drop d’œuvres NFT qui a récolté 6 millions de dollars. Un utilisateur a acheté pour 300 ETH Nyan Cat, soit près de 430 000 dollars alors que j’écris ces lignes:

L’idée d’authentifier des œuvres virtuelles est abstrait. Dans le monde physique, le concept de posséder une œuvre d’art est différent de celui de posséder un objet de consommation (un stylo, une pomme) dans la mesure où la plupart des œuvres d’art – que ce soit un tableau de Basquiat ou le dernier dessin de Zoé, 5 ans – existent en exemplaire unique ou à minima en un nombre fini d’exemplaires. Cela est différent pour les œuvres digitales. Techniquement parlant, une œuvre digitale n’est qu’un ensemble de pixels. Et en cela, il n’y a aucune différence intrinsèque entre l’œuvre, la vraie, et une image JPEG de cette œuvre. Sur OpenSea, la principale plateforme d’échange de NFT il est possible de télécharger une version JPEG de chaque œuvre listée alors que certaines s’échangent pour plusieurs milliers d’euros.1Ce qui est d’ailleurs assez ironique. La version que possède le nouveau propriétaire de Nyan Cat n’est en aucun cas différente de l’image au dessus de ces quelques lignes, hormis qu’il dispose du vrai exemplaire – peu importe que la notion de vrai ait ici perdue toute son utilité.

« Mais c’est complètement absurde, on marche sur la tête ! » est le cri de nombreux commentateurs devant la nouvelle tendance des tokens NFT. Ce n’est pourtant pas si différent du marché de l’art du monde physique. La vraie Joconde est exposée au Louvre mais n’importe qui peut acheter une réplique du portrait de Mona Lisa et l’exposer dans son salon. La vraie Joconde conserve malgré tout une valeur inestimable, infiniment plus élevée que n’importe laquelle de ses multiple reproductions. Avec l’immédiateté du téléchargement et la ressemblance absolue entre l’œuvre digitale et sa copie, le concept des tokens NFT rend la frontière entre les deux si fine qu’elle en devient quasi-invisible mais la différence reste en essence similaire.

La comparaison entre l’œuvre et sa copie, qu’elle soit physique ou digitale démontre contre-intuitivement que ce n’est pas l’œuvre en elle-même qui lui donne sa valeur. Ce n’est pas le portrait de Mona Lisa qui rend la Joconde si précieuse. Si c’était le cas, l’œuvre et sa copie auraient la même valeur, car la copie représente intrinsèquement la même chose que l’œuvre originale.

Frederico Cassarina propose l’expérience de pensée suivante: imaginons des scientifiques qui mettent au point une méthode permettant de cloner des objets atome par atome. La technologie considérée suffisamment sure, ils l’utilisent pour créer une copie parfaite de la Joconde, Joconde Bis. Quelle serait la valeur de Joconde Bis ?

Si la valeur d’une œuvre d’art ne semble pas jaillir de sa nature-même, il est possible qu’elle émerge de son histoire. Ce qui rend la Joconde si précieuse est qu’elle ait été peinte des mains de Léonard de Vinci. Elle vient du fait qu’elle ait été affichée à Versailles puis dans le petit carré du Louvres ; qu’elle ait été volée en 1911 ; qu’elle ait voyagé aux Etats-Unis, au Japon et à Moscou dans les années 60 et 70. Tout ce tissu narratif est irremplaçable et rend la Joconde unique.

La réplique, bien qu’identique, reprenant même les dégâts successifs qu’a connus le portrait de Mona Lisa depuis ses 500 ans d’existence ne pourra jamais acquérir cette même aura. Mais là encore, cette aura n’est jugée inestimable que parce que nous la reconnaissons comme telle. Dans un monde où Léonard de Vinci ne soit pas considéré comme le prototype du génie humaniste et où la beauté de la Joconde passe inaperçue aux yeux des rois de France, la valeur de l’œuvre en serait grandement changée. Un martien qui arrive sur Terre ne verra pas de différence entre la Joconde exposée au Louvre et celle de ton salon. Il rigolera surement en voyant des centaines de personnes faire la queue pour voir une image encadrée dans une pièce qui lui est dédiée. La valeur de Joconde Bis serait équivalente à celle d’un excellent faux de la Joconde, pas plus – aussi absurde que ça puisse paraitre.

Je crois qu’il y a deux positions à adopter par rapport à tout cela ; être impressionné par la façon dont l’art, dans un monde foncièrement matériel et consumériste nous permet de dériver une valeur fondamentale des évènements passés qui dépassent le simple aspect financier, ou de réaliser l’absurdité de notre tendance à réifier tout ce qui contient le mot « art ».

Loin des critiques injustes qu’ils peuvent recevoir et de la bulle financière qu’ils représentent en tant que technologie encore immature, les tokens NFT sont une bonne chose pour les artistes digitaux. Ils leur permettent d’avoir accès aux mêmes règles du jeu que les artistes physiques. Ils permettent aux artistes d’attribuer de la valeur intrinsèque à leur œuvre. Ils permettent de décentraliser un marché de l’art qui pour l’instant est fermé et inégalitaire. Alors que beaucoup de gens les voient comme une absurdité économique, les token NFT pourraient avoir beaucoup d’applications possibles pour les collectionneurs et les créateurs en tout genre.

Imagine que tu sois un collectionneur de timbre. Si tu veux acheter un timbre dans l’ère pré-NFT, tu dois le chercher sur Internet ; prendre contact avec son propriétaire ; le payer par Internet en croisant les doigts pour qu’il ne t’arnaque pas sur Paypal/Venmo/autre plateforme de paiement et enfin attendre le timbre en espérant ne pas t’être fait avoir sur la marchandise. En 2021 on pourrait imaginer les services postaux appairer leurs nouvelles collections de timbres de token non fongibles lorsqu’ils les vendent en ligne. Tu pourrais alors vérifier que ledit vendeur possède bien le timbre en question en vérifiant qu’il dispose du bon token et avoir l’esprit tranquille.

Imaginons que tu dois développeur de jeux ou musicien. Tu pourrais créer du contenu unique et le vendre en édition réellement limitée à certains fans. Créer des versions différenciées de tes œuvres. Les possibilités sont immenses.